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Le mouton qui blasphème – Par Fethi Benslama*

6122008

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Il y a quelque temps, le caricaturiste algérien Dilem mettait en scène, le jour de la fête du sacrifice, un mouton fuyant à toute vitesse, poursuivi par un homme brandissant un couteau. Dans la bulle, le mouton dit : « Mais pourquoi veulent-ils m’égorger ? Pourtant, je ne suis ni une femme ni un intellectuel. »

Voyez-vous, mesdames, messieurs, chers amis, ce mouton blasphème : non seulement il veut se soustraire à la place que lui assigne Dieu dans ses saintes écritures, lorsqu’il a voulu le substituer au fils du prophète Abraham, mais, de plus, ce mouton parle et, ce faisant, il brouille les frontières de la création divine entre l’homme et l’animal. La bête parle et fait de l’humour avec les affaires religieuses : c’est ignoble…

Il y a plus grave encore : en courant plus vite que l’homme qui veut le trucider, il ridiculise ce paisible musulman sacrifiant et humilie l’ensemble de la communauté musulmane, sinon la totalité des milliards de musulmans morts et vivants. Mais le pire n’est-il pas que ce mouton fuyant de peur devant un musulman qui veut le manger est de toute évidence islamophobe !

Se fondant sur cette lecture, même des années après, ce mouton insoumis pourrait voir, ce soir, au Théâtre du Soleil de la dite « Cartoucherie », se lever un imam spontané qui le cartouche d’une fatwa.

Nous verrons alors le MROPP (Mouvement pour Ramener les Ovins chez les Prédicateurs Paranoïaques) intenter un procès pour diffamation de sacrifiants ; tandis que la République, par ses voix les plus autorisées, présenterait ses excuses à tous les pratiquants modérés de méchouis sacrés, et les assurerait de son respect.

Merci, cher Dilem, d’avoir dessiné un mouton blasphémant, car tu m’as fourni ce soir la première page de mon propos, pour tenter de faire parvenir, le plus simplement, l’étonnement de ton mouton à ceux qui, aujourd’hui, ne veulent pas savoir, ne veulent pas comprendre, que voici des années, au nom de l’islam, tout est prétexte non seulement à interdire, à condamner, à excommunier, mais à éradiquer ce qui peut représenter l’« ironie de la communauté », la critique de son mythe, la désidentification à ses saintetés viriles et carnivores.

Voici des années que la tonsure de l’esprit arme le censure qui tue. Car la censure au nom de l’islam tue, sacrifie, grille au feu de l’Enfer et dévore les insoumis, afin de les soumettre à la religion de la soumission.

Par où commencerai-je la visite de ce mémorial invisible du trucide islamo-spasmophile ? Comment ferai-je pour nommer tous ceux qui, pour une plaisanterie, pour un article, pour un roman, pour un essai, ou simplement pour avoir été la fille, le fils, la sœur ou le frère de l’auteur, ont été transformés, par l’édit d’un commandeur des croyants, par un émir pétrolifère ou barbifique, par un chef de potent-état, par un imam sporadique, ou un illettré coranique fatwatant, transformé, disais-je, en moutons traqués, quand le couteau ou l’acide sulfurique de l’exécuteur ne les a pas rattrapés et anéantis. Comment nommer tous les anonymes de la fabrique des apostats ? Hélas, je ne le pourrai pas, le temps manque et la liste n’est pas établie – le sera-t-elle jamais ?

Je presse le pas et je me souviens que, pour l’époque actuelle, quelques années avant l’affaire Rushdie, déjà en 1985, le tribunal des mœurs du Caire avait condamné à la prison l’éditeur et l’imprimeur des Mille et Une Nuits, et ordonné l’autodafé sur la place publique de la voix de Shéhérazade.

Je me souviens qu’en 1988 paraît en Arabie Saoudite un livre qui jette l’anathème sur plus d’une centaine d’écrivains arabes morts ou vivants : Salama Moussa, Shibli Shmmayyil, Naguib Mahfouz, Lofti as-Sayyid, Muhammad al-Jabiri, Shakir Shakir, Saïd Aql, Adonis, etc.

Je me souviens qu’en 1989 le roman de Salman Rushdie, les Versets sataniques, est déclaré blasphématoire par Khomeyni, qui appelle au meurtre de l’auteur ainsi que tous les éditeurs du roman. Salman Rushdie, dont la vie pendant des années a été celle d’une bête traquée, a eu la chance de bénéficier de la protection de la police de son pays européen d’adoption.

Je me souviens que ses traducteurs italien et japonais furent tués, respectivement, à Milan et à Tokyo ; que le recteur de la Mosquée de Bruxelles et son adjoint, qui ont voulu trouver une issue théologique à la fatwa, ont été frappés par les services secrets iraniens en mars 1989. Souvenez-vous des autodafés du livre au cœur de l’Europe, d’intellectuels turcs brûlés vifs dans une maison où ils se sont réunis pour défendre l’écrivain.

Souvenez-vous encore que la fatwa n’a jamais été abrogée, et qu’il y a quelques jours, le chef du Hezbollah libanais avait déclaré que si cette fatwa contre Rushdie avait été exécutée, il n’y aurait pas eu de caricatures danoises. Mais, en fait, l’appel au meurtre contre Rushdie a ouvert une jurisprudence par laquelle il est devenu loisible à n’importe quel imam spontané de prononcer une sentence de mort à l’encontre de n’importe quel intellectuel supposé musulman renégat, n’importe où dans le monde.

Je me souviens que le 8 juin 1992 l’écrivain Farag Foda, quarante-sept ans, a été criblé de balles, qui ont atteint également son fils Ahmad, quinze ans, et Wahid Rafaat Zaki, un ami de ce dernier. Une déclaration d’Al-Djamaa al-Islamiya a revendiqué l’assassinat de Foda, accusé d’être un apostat, de préconiser la séparation de la religion et de l’État et de préférer le système légal en vigueur à l’application de la charia. En décembre 1992, sur ordre d’Al-Azhar et « au nom de l’islam, religion de l’État », les œuvres de Foda, rééditées en hommage, sont interdites et saisies.

Je me souviens que le 3 septembre 1992, sur la grande place de la ville de Qatif, en Arabie Saoudite, le poète Sadiq Melallah a été décapité au sabre par les autorités de ce pays, pour crime de blasphème et d’abjuration.

Je me souviens qu’à partir de 1993 s’ouvre en Algérie l’hécatombe des intellectuels et artistes : assassinats de Djilali Liabès, sociologue, Tahar Djaout, écrivain, du psychiatre Mohammed Boucebci, président du comité de vérité sur la mort du premier, M’hammed Boukhobza, sociologue, Merzag Baghtache, journaliste et écrivain, Saad Bakhtaoui, journaliste, Abderrahmane Chergou, écrivain et journaliste, Youssef Sebti, poète et écrivain, Abdelkader Alloula, dramaturge et metteur en scène, Bakhti Benaouda, écrivain, Ferhat Cherkit, Youssef Fathallah, Lamine Lagoui, Ziane Farrah, etc. La liste est encore longue.

Je me souviens que le 24 septembre 1994 un groupe d’islamistes du Bangladesh prononce une fatwa contre Taslima Nasreen, la condamnant pour blasphème et mettant sa tête à prix, et que, sous la pression des manifestations islamistes, les autorités lancent un mandat d’arrêt contre elle, en juin 1994.

Je me souviens que le 14 octobre 1994 Naguib Mahfouz, quatre-vingt-trois ans, Prix Nobel de littérature, est poignardé à la gorge, au Caire, par un jeune intégriste.

Je me souviens que le 21 juin 1995 a été lancée l’accusation d’apostat contre Nasr Hamed Abu Zeid, professeur d’Université – ce qui signifie la mort – et qu’une cour d’appel du Caire avait conclu le 14 juin 1995 que cet homme avait insulté l’islam dans ses écrits, qu’il devait se séparer de son épouse car celle-ci, musulmane, ne pouvait rester mariée à un « apostat ». La cour de cassation du Caire a confirmé cet arrêt en août 1996. Un mois plus tard, le tribunal des référés de Guizeh a ordonné un « sursis à exécution », mais un avocat islamiste a interjeté appel de cette décision, qui a été confirmée en décembre 1996 par un autre tribunal.

Je me souviens qu’en avril 2000 l’écrivain Haydar Haydar a été déclaré apostat et qu’il fut condamné à mort pour son roman Festin pour les algues marines, publié sept ans plutôt à Chypre, parce que l’un des personnages de son roman disait : « Les lois des divinités bédouines, l’enseignement du Coran, c’est de la merde. » Après la condamnation pour une fiction de blasphème, à quand le meurtre pour blasphème inconscient ?

Je me souviens, je me souviens, je me souviens… J’arrête cette litanie au début du IIIe millénaire, car je voudrais vous inviter à découvrir par vous-même le long rouleau des traqués, des apostasiés, des condamnés, des assassinés, pour peu que vous osiez taper sur la Toile ces quelques mots : islam, meurtre, fatwa, censure – dans n’importe quel ordre. Vous découvrirez peut-être que certains noms qui vous sont un peu familiers, dont quelques-uns sont parmi nous ce soir, sont promis au gibet, le jour de leur arrivée au pouvoir, par des chefs islamistes réfugiés politiques dans telle ou telle capitale européenne. Je vous prie alors de ne pas les appeler pour leur dire : Quel courage ! Car, c’est là que se produit cette attaque de panique où ils commenceront à avoir peur de leur peur.

Non, ce n’est pas de ce genre de soutien dont ils ont besoin aujourd’hui, mais de votre résistance au piège auquel collaborent tant de démocrates et hommes de gauche européens qui, dans leur lutte contre le racisme, en sont venus à oublier la censure qui tue. Car une nouvelle machine a été depuis inventée, celle du « musulman humilié » : une machine infernale, puisque alimentée par une réalité certaine de mépris et des droits bafoués ici et là, tendant à justifier et à armer le mythe identitaire qui veut, au nom du sacré, poursuivre l’éradication de tout écart à la communauté des croyants, et légaliser, par les descendants de la révolution des libertés, l’empêchement de parler, d’écrire, de dessiner.

Dans les périodes les plus sombres de leur histoire, quand le colonialisme faisait régner son ordre de mépris et de négation des droits les plus élémentaires, les musulmans n’ont jamais considéré que leur Dieu était « humiliable », ni que les figures idéales de leur culture pouvaient être facilement diffamées : leur lutte pour leur dignité faisait simplement appel à l’égalité des droits, et non à la fabrique de la vengeance aveugle de l’« humiliation » – une notion inventée en Europe, qui appartient au lexique ecclésiastique de l’abaissement, de la honte, de la mortification, bref, à l’imaginaire de l’orgueil. Quand on tue des civils en masse, quand on égorge des hommes devant la télévision au nom de l’islam, n’est-ce pas là l’atteinte la plus grave contre laquelle les musulmans devraient protester ? Combien l’ont-ils fait ?

Le combat antiraciste pour le droit et l’égalité est aujourd’hui détourné, par le faux aiguillage de l’humiliation, vers la défense des mythes identitaires les plus terrifiants, vers le soutien à la religiosité des paranoïaques criminels, dont il blanchit les méfaits, en faisant de ses prédicateurs des victimes de notre liberté de penser, de parler et d’écrire. Nous parvenons aujourd’hui à cette situation de ségrégation où un homme ou une femme de culture musulmane a moins de légitimité à critiquer l’islam que des Européens de le faire pour le christianisme ou le judaïsme. Les premiers seront soupçonnés ou accusés d’« islamophobie », d’être les alliés objectifs de la droite raciste, alors que les seconds ne feraient qu’exercer un droit évident. Certains descendants des Lumières sont devenus aveugles aux lumières des autres.

Profitant de la supposée humiliation par les caricatures du Prophète, du supposé blasphème de personnes qui ne partagent pas la croyance des musulmans (peut-il y avoir blasphème là ou il n’y a pas croyance ?), les cinquante-sept pays de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) viennent de demander que le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, voué à remplacer la Commission des droits de l’homme de Genève, d’inscrire dans son texte fondateur l’article suivant : « La diffamation des religions et des prophètes est incompatible avec le droit à la liberté d’expression. »

Ils proposent de donner mandat au nouvel organisme de « promouvoir le respect universel de toutes les religions et valeurs culturelles », et de « prévenir les cas d’intolérance, de discrimination, d’incitation à la haine et à la violence [...] contre les religions, les prophètes et les croyances ». L’amendement de l’OCI précise que les attaques contre les religions causent des « dissonances sociales qui conduisent à des violations des droits de l’homme ».

Croyez-moi, même si cette proposition ne sera pas retenue, il en restera quelque chose. Elle est, en tout cas, le symptôme de la perversion, à l’œuvre aujourd’hui, qui veut que les droits de l’homme et le combat anti-raciste deviennent les défenseurs de l’idéologie islamiste et de sa censure qui tue.

« Le Manifeste des Libertés » à la Cartoucherie de Vincennes, Théâtre du Soleil, Mars 2006. Fethi Benslama est professeur de Psychopathologie à l’Université Paris-VII

Source : http://www.manifeste.org

Cette intervention* date du mois de mars 2006. Son contenu reste hélas d’actualité.

Je l’ai choisi pour vous, pour introduire à mon prochain article qui sera intitulé « Le stalinisme mystique tisse sa toile à Villeneuve d’Ascq« .

A suivre sur ce blog après la fête du sacrifice. Cette journée durant laquelle des centaines de millions de moutons seront égorgés de manière quasi-mécanique en livrant à ces centaines de millions de  sacrifiants, une quantité considérable de viande à congeler.

Cependant, le sens d’un tel acte continuerait à échapper à la majorité de ceux qui l’observent. Le jour où l’on comprendra  mieux sa signification et où l’on cernera davantage sa profondeur, ce jour-là, on cessera, je le pense, d’égorger ces centaines de millions de bêtes et on célébrera, sans égorger aucun mouton, et tous les jours de l’année, l’authentique valeur ajoutée de cette fête.  

En attendant, joyeuse fête à toutes et à tous !




Ostensible hommage du CFCM, de l’UOIF et de la Mosquée de Paris à Nicolas Sarkozy

16052007

Le sado-masochisme serait-il devenu une pratique licite dans l’islam de France ?

 

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par Vincent Geisser
lundi 14 mai 2007

 

Le 14 avril 2007, à la traditionnelle Rencontre annuelle des musulmans de France (RAMF), Fouad Alaoui, secrétaire général de l’UOIF déclarait devant un auditoire de plus de 10 000 personnes : « J’espère que M. Nicolas Sarkozy prend conscience du mal qu’il a causé à des millions de Français musulmans ; M. Sarkozy, vous nous avez fait mal ! »[1].

Le faiseur de mal d’hier devenu rassembleur d’avenir

Le 6 mai, quelques heures à peine après le triomphe ostensible du leader tout puissant de l’UMP, l’UOIF était aussi l’une des toutes premières organisations de France (laïques et religieuses confondues) à s’empresser de lui adresser un message de félicitations dans un style plus qu’élogieux, digne des monarchies et des régimes autoritaires de là-bas : « Les Français viennent d’élire Monsieur Nicolas Sarkozy à la fonction suprême de Président de la République. L’UOIF lui présente ses félicitations, et lui souhaite toute la réussite dans ses nouvelles hautes responsabilités. Nous sommes confiants en l’esprit de clairvoyance, de discernement et de rassemblement dont fait preuve M. Sarkozy […] » (extrait du communiqué sur le site officiel de l’UOIF : http://www.uoif-online.com)[3].

Clairvoyance, sens du discernement, esprit de rassemblement… ? L’homme qui « faisait du mal », il y a encore quelques jours, est devenu soudainement « l’homme qui fait du bien ». En deux mots, pour traduire la psychologie des dirigeants actuels de l’UOIF : « fais nous du mal, ça nous fait du bien ! ».

Un sado-masochisme, dont il faut bien avouer, qu’il est malheureusement partagé aujourd’hui par la plupart des organisations et personnalités islamiques de France, au premier rang desquelles le Recteur de la Grande Mosquée de Paris (GMP), Dalil Boubakeur, surenchérissant sur l’UOIF dans son éloge au nouveau Prince, se disant « réjoui de la brillante élection » (sic) de Nicolas Sarkozy, parce que « les musulmans de France ont pu apprécier (son) action lorsqu’il était ministre de l’Intérieur en faveur de l’organisation du culte musulman et de sa représentation au sein de la République aux côtés des autres cultes »[4] (AFP).

Mais dans le genre ralliement ostensible ou ostentatoire au Prince, c’est peut-être le CFCM, censé pourtant représenter l’ensemble des musulmans de France (du moins sa composante cultuelle), qui est allé encore plus loin dans l’éloge princier, en publiant un communiqué officiel qui, jusqu’à ce jour, n’a été démenti par aucune des parties prenantes de l’institution représentative. En effet, dès le mardi 8 mai, le CFCM a salué la victoire de Nicolas Sarkozy « l’homme d’Etat qui a su rassembler toutes les tendances de l’Islam de France. […] Les musulmans de France se remémoreront toujours cet acte fondateur d’invitation de l’Islam à la table de la République »[5], conclut le communiqué du CFCM.

De la Khotba du vendredi à la Khobza du dimanche

Surprenants ces éloges musulmans célébrant le sacre sarkozyen, non ? Quand on sait que, d’après certaines enquêtes (sondage CSA-CISCO), seulement 1 % des électeurs français se déclarant « musulmans » auraient effectivement voté pour Nicolas Sarkozy, le reste choisissant très massivement, au premier tour, Ségolène Royal (64 %), François Bayrou (19 %) ou les petits candidats (Bové, Besancenot, ect.)[6] ? 1 % des « musulmans » votent Sarkozy ; 99,9 % des dirigeants nationaux musulmans suivent Sarkozy, une situation quasiment « à la tunisienne » diraient certains qui souligne ô combien est grand le fossé entre la « base musulmane » et leurs soi-disant « porte parole ». Dans certains pays, on appelle ça le suivisme ou, pire, le khobzisme (l’art de manger du pain, kobz, dans la main des puissants et des dominants).

Un suivisme des dirigeants musulmans de France qui contraste d’ailleurs avec les communiqués critiques mais réalistes de nombreuses organisations françaises des droits de l’homme et de défense des libertés qui ont accueilli avec inquiétude l’élection du leader de l’UMP à la présidence de la République, comme le MRAP qui lance un appel à « la poursuite d’une résistance citoyenne et républicaine contre une politique du tout sécuritaire »[7], l’association Act-Up qui rappelle dans un communiqué émouvant que « Nicolas Sarkozy a été élu, malgré sa politique xénophobe, sa haine des minorités, sa volonté de démanteler le système de santé »[8] et même le syndicat autonome UNSA-Education qui estime que « certains engagements de Nicolas Sarkozy, s’ils ne sont pas atténués, risque de porter atteinte au service public d’éducation »[9] ou encore la prestigieuse Ligue des droits de l’Homme (la fille de l’affaire Dreyfus) pour qui « l’élection de Nicolas Sarkozy, dont chacun doit prendre acte et tirer les leçons, est lourde de conséquences mais ne clôture pas la séquence démocratique de ce printemps. Car ce n’est pas un homme seul, fût-il Président de la République, qui peut décider de tout en démocratie »[10].

Sans parler de l’hebdomadaire Témoignage chrétien, héritier de la résistance et du combat anticolonialiste qui très lucidement nous dresse un portait de la future France sarkozyenne : « Plus rapidement encore, devraient arriver la création du ministère de l’Identité nationale, les peines planchers pour les mineurs délinquants, les quotas d’immigrés au kilo, et le ‘traité simplifié’, ratifié par le Parlement, bien plus professionnel que le peuple. Bien entendu, toutes ces mesures promises se feront en concertation, et on le craint, surtout en concertation avec lui-même »[11].

Où sont passées les « Lumières musulmanes » ?

Heureusement, il existe encore en France des consciences citoyennes et républicaines éclairées (LDH, MRAP, Act-Up, Ligue de l’enseignement, GISTI, CIMADE…) mais force est de constater que ce n’est pas dans la communauté musulmane institutionnalisée qu’on peut les trouver aujourd’hui. Au contraire, cette dernière préfère se cantonner dans une attitude de flatterie à l’égard d’un pouvoir qui ne cesse pourtant de la mépriser. Certains dirigeants musulmans ressemblent à ces « poètes » ou ces « bouffons » de Cour qui rivalisent dans l’art de chanter les louanges du Prince Nicolas et qu’il suffit pourtant qu’un seul couplet ne lui plaise pas pour les faire jeter cruellement dans les oubliettes du château.

Amnésie volontaire pour dirigeants solitaires

En plus d’un complexe sadomaso inquiétant, les dirigeants de l’islam de France semblent souffrir également d’amnésie chronique, oubliant, un peu vite, au passage, que c’est d’abord Jean-Pierre Chevènement et ses conseillers au ministère de l’Intérieur qui avaient jeté les bases du futur Conseil français du culte musulman (Accord cadre du 22 mai 2001 signé par tous les protagonistes)[12]. A son arrivée à la place Beauvau, Nicolas Sarkozy s’est contenté de capter l’héritage chevènementiste, en se réappropriant abusivement la paternité du CFCM, et surtout en le transformant en une instance communautaire toute entière au service de sa politique sécuritaire, marginalisant dans un même élan les personnalités et les mosquées indépendantes, trop turbulentes à ses yeux.

En somme, le clientélisme sarkozyste semble avoir pleinement porté ses fruits : clients musulmans d’hier, clients musulmans d’aujourd’hui et, très probablement, clients musulmans de demain, le nouveau Président de la République peut compter sur sa fidèle « garde islamique » rapprochée pour relancer un CFCM agonisant mais sûrement plus allégeant que le précédent, et appliquant à lettre sa nouvelle politique musulmane, qu’ils ne manqueront pas de louer à coups de communiqués. Gageons même que les organisations islamiques de France se disputeront entre elles le trophée de la représentativité, non pas celle de la Communauté mais celle de l’Autorité, terme si cher au nouveau Chef de l’Etat.

Oubliées les déclarations islamophobes durant la campagne présidentielle, à longueur de discours, de meetings enflammés, à Marseille, Toulon, Lille et ailleurs…, pour flatter un électorat UMP radicalisé par des thématiques nationalistes et xénophobes dignes des années trente et du Front national.

Oubliés « le mouton dans la baignoire », « les mariages forcés », « la loi des grands frères dans les cités », « l’excision »…, autant de formules qui ont contribué à attiser la haine identitaire pendant des semaines et qui produiront sans doute des effets pervers dans un avenir proche.

Oubliées l’apologie de la colonisation, la réhabilitation de l’œuvre civilisatrice des « petits colons » au Maghreb et en Afrique noire et la critique systématique de la repentance comme si celle-ci était synonyme de « honte nationale ».

Oubliée l’humiliation du CFCM lors du procès des caricatures du Prophète, où l’on a pu voir les membres plaignants de l’UOIF et de la Grande Mosquée de Paris se faire ridiculiser en public par le patron de l’UMP devant les caméras de télévision.

Oubliée l’indifférence totale de Nicolas Sarkozy, ces six derniers mois, à l’égard d’un CFCM moribond, qui semblait avoir été définitivement sacrifié sur l’autel de la « raison électorale », laissant même planer l’idée, qu’une fois élu à la magistrature suprême, il allait peut-être le supprimer purement et simplement.

Mais, il est vrai qu’en France, cela fait bien longtemps qu’islamité organisée ne rime plus avec dignité désintéressée et que la volonté de reconnaissance du Prince paraît désormais plus forte que l’exercice d’une citoyenneté libre, indépendante et responsable.

Le mouton n’est donc pas prêt de sortir de la baignoire.

Affaire à suivre.

* Vincent GEISSER est co-auteur avec Aziz ZEMOURI de l’ouvrage Marianne & Allah. Les politiques français face à la question musulmane, éditions La Découverte, 15 mars 2007.

Document 1 : Texte intégral du communiqué de l’UOIF du 6 mai 2007

Communiqué : Élections Présidentielles

Les français viennent d’élire Monsieur Nicolas Sarkozy à la fonction suprême de Président de la République. L’UOIF lui présente ses félicitations, et lui souhaite toute la réussite dans ses nouvelles hautes responsabilités.

Nous sommes confiants en l’esprit de clairvoyance, de discernement et de rassemblement dont fait preuve M. Sarkozy, et nous espérons que sous sa présidence, tous les citoyens de ce pays, notamment ceux de confession musulmane,régulièrement dénigrés, puissent être traités sur le même pied d’égalité quelles que soient leurs spécificités.

Paris, le 6 Mai 2007

Union des Organisations Islamiques de France – UOIF

Document 2 : Extrait du discours de « clairvoyance », de « discernement » et de « rassemblement » de Nicolas Sarkozy, Toulon, meeting UMP, le 7 février 2007

Je souhaite qu’on ne puisse pas vivre en France sans respecter sa culture et ses valeurs. Je souhaite qu’on ne puisse pas s’installer durablement en France sans se donner la peine d’écrire et de parler le Français. Et à ceux qui veulent soumettre leur femme, à ceux qui veulent pratiquer la polygamie, l’excision ou le mariage forcé, à ceux qui veulent imposer à leurs sœurs la loi des grands frères, à ceux qui ne veulent pas que leur femme s’habille comme elle le souhaite je dis qu’ils ne sont pas les bienvenus sur le territoire de la République française. A ceux qui haïssent la France et son histoire, à ceux qui n’éprouvent envers elle que de la rancœur et du mépris, je dis aussi qu’ils ne sont pas les bienvenus.

 

 


 

[1] Fouad ALAOUI, « Les musulmans et les élections présidentielles. Quel(s) choix ? », discours au 24ème RAMF, Le Bourget, 14 avril 2007 : http://ramf-uoif.fr/Conference_F.Alaoui.html.

[2] UOIF, Communiqué : « Elections présidentielles », La Courneuve, 6 mai 2007 : http://www.uoif-online.com.

[3] UOIF, Communiqué : « Elections présidentielles », La Courneuve, 6 mai 2007 : http://www.uoif-online.com.

[4] ASSOCIATED PRESS, « Dalil Boubakeur se réjouit de ‘la brillante élection’ de Nicolas Sarkozy », 6 mai 2007.

[5] AGENCE FRANCE PRESSE, « Islam : le Conseil français du culte musulman salue en Sarkozy un ‘rassembleur’ », 8 mai 2007.

[6] « Seulement 1 % des musulmans ont voté Sarkozy », http://tempsreel.nouvelobs.com, 26 avril 2007.

[7] MRAP, Déclaration de la présidence du Mrap, Paris, 6 mai 2007 : http://www.mrap.fr/communiques/sarko.

[8] ACT-UP PARIS, « Nicolas Sarkozy 2007-2012 : nous n’y survivrons pas », Paris, 4 avril 2007 : http://www.actupparis.org/article2953.html.

[9] PATRICK GONTHIER (secrétaire général de l’UNSA-Education), Edito : « Demain l’éducation », mai 2007 : http://www.fen.fr.

[10] LIGUE DES DROITS DE L’HOMME, Communiqué : « Election présidentielle : l’avenir reste entre les mains des citoyens », Paris, 7 mai 2007 : http://www.ldh-france.org/actu_derniereheure.cfm ?idactu=1448.

[11] EMMANUEL LEMIEUX, Editorial, Témoignage chrétien, 10 mai 2007.

[12] Vincent GEISSER et Aziz ZEMOURI, « Jean-Pierre Chevènement : un jacobin arabophile », cité dans Marianne & Allah, Paris, La Découverte, 2007, p. 64-66.

Vincent Geisser

Politologue, chercheur à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (CNRS), enseigne à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence.

Dernier ouvrage paru : Marianne et Allah, Editions La Découverte (15 mars 2007)







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