Finitude de notre domaine – Par : Albert Jacquard

19052008

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Le premier à comprendre et à exprimer la mutation subie actuellement par l’humanité n’a été ni un responsable politique ni un homme de science, mais un poète. En 1945, dans Regards sur le monde actuel, Paul Valéry écrivait : « Le temps du monde fini commence. » Il est urgent de tirer les conséquences de ce consta : nous entrons dans une phase nouvelle de l’histoire des êtres humains.

Jusqu’il y a peu, il était possible de regarder comme pratiquement infini, quasi inépuisable, le domaine qui nous était accessible. Les cartes de la planète comportaient de grandes taches blanches désignées comme Terra incognita ; les biens qu’elle nous donnait étaient sans fin renouvelables ; chassés d’un territoire, il nous était possible d’en trouver un autre ailleurs. Désormais, nous n’avons plus d’ailleurs.

Quelques optimistes imaginent que nous pourrons échapper à cette finitude en allant nous installer sur une autre planète. Mais nous connaissons bien celles du système solaire, aucune ne pourrait abriter durablement l’humanité ; quant à celles qui gravitent autour d’autres étoiles, elles sont si éloignées que l’aller-retour d’un explorateur exigerait plusieurs siècles. La sagesse est d’admettre que nous sommes définitivement assignés à résidence sur la Terre. Il faut nous organiser en tenant compte des contraintes que cela nous impose. Certes, il sera possible de faire à nouveau quelques pas sur la Lune ou de parcourir Mars, mais il s’agira d’une exploration, non d’une conquête.

Ce constat n’est nullement une mauvaise nouvelle : il nous permet de définir avec lucidité les termes du contrat de mariage entre la Terre et l’humanité et de faire un projet réaliste sur la façon de vivre les uns avec les autres.

La Terre : elle est désormais bien connue ; nous en avons parcouru les moindres recoins, nous en avons reconstitué l’histoire, nous avons commencé l’inventaire de ses richesses.

L’humanité : ce terme ne désigne pas seulement les quelque 6 milliards d’individus actuellement vivants, mais la totalité des êtres humains passés, présents et surtout, ne les oublions pas, à venir. Cela représente, peut-on espérer, un effectif de plusieurs milliers de milliards d’individus (du moins dans l’hypothèse où sera évité le suicide collectif actuellement en préparation par les soins des Etats véritablement détenteurs d’armes de destruction massive, notamment nucléaires). Certes, les humains qui ne sont pas encore nés ne peuvent exprimer leur opinion, mais, si nous désirons réaliser une démocratie étendue dans la durée comme dans l’espace, il nous faut tenir compte de leurs besoins, les écouter malgré leur absence de parole.

Le nombre actuellement élevé des humains camoufle la fragilité de notre espèce. Durant la quasi-totalité de son histoire son effectif est resté très faible ; les pressions aveugles de l’environnement auraient pu la faire disparaître. Mais, contrairement à tout ce qui nous entoure, nous sommes capables de ne pas subir passivement notre sort. Récemment, il y a à peine plus de dix mille ans, nous avons su, en inventant l’agriculture, obtenir de la Terre plus de nourriture qu’elle ne nous en donnait spontanément. Notre effectif a pu grandir et dépasser, au début de l’ère chrétienne, deux ou trois cents millions d’humains. Il est resté durablement à ce niveau avant de connaître, au cours des derniers siècles, une augmentation si rapide que l’on a pu évoquer une explosion démographique.

Cette explosion, au cours de la seconde moitié du xxe siècle, pouvait paraître redoutable : elle correspondait à un doublement de notre effectif tous les quarante ans, un rythme qui ne pouvait évidemment être durable. Heureusement ce rythme vient de diminuer plus rapidement que ne l’avaient annoncé les démographes. Les prévisions actuelles évoquent une stabilisation avant la fin du xxie siècle, au niveau de neuf milliards d’humains. Le problème est donc clairement posé : comment rendre compatibles nos besoins et les apports de notre planète ?

La question est souvent présentée sous la forme : la Terre pourra-t-elle nourrir tant d’humains ? Il se trouve que la réponse est positive. Même en l’absence d’une nouvelle « révolution verte », la quantité de nourriture disponible sera suffisante. Certes de nombreux êtres humains aujourd’hui ont faim, mais cela est beaucoup plus un problème de répartition que de production.

En fait, les pénuries les plus menaçantes concernent non pas la nourriture, mais des biens que les économistes d’autrefois considéraient comme sans valeur, car inépuisables, l’air et l’eau. Le mode de vie occidental, en se généralisant, a fait apparaître la vulnérabilité du climat, dont ces deux biens dépendent ; loin d’être inépuisables, ils sont à la merci de la pollution que notre comportement étend comme un suaire autour de la planète.

Nous venons seulement de comprendre, en constatant l’évolution du climat, l’avertissement de Paul Valéry : les conséquences de nos actes dépassent ce que notre environnement peut supporter ; ces conséquences sont souvent irréversibles. Il est donc urgent que ces actes soient collectivement débattus et choisis. Cela est une évidence pour tous les biens que la Terre nous offre mais qu’elle n’est capable de nous offrir qu’une seule fois. Les détruire, c’est en priver définitivement nos descendants. Tout ce qui est non renouvelable devrait donc être considéré comme « patrimoine commun de l’humanité ».

Ce concept a été proposé par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) à propos des œuvres d’art. Les temples, les cathédrales, n’appartiennent pas vraiment à des individus ou à des collectivités, ils appartiennent à l’humanité. Nul n’a le droit de les détruire. Ce qui est accepté unanimement pour le monument bouddhique de Borobodur ou la cathédrale de Chartres, œuvres des humains, devrait l’être pour la forêt amazonienne ou pour tout gisement de pétrole, œuvres de la nature.

Il ne s’agit pas de nous interdire tout geste modifiant la planète, mais de ne passer à l’acte qu’après en avoir mesuré les conséquences et pris en considération les intérêts de tous, qu’ils soient vivants ou à naître. Comment mettre en place un lobby chargé de parler au nom de ceux qui ne peuvent s’exprimer faute d’être nés, mais qui n’en sont pas moins concernés ?

Heureusement, cette nécessité d’une gestion raisonnée, par l’humanité, de sa propriété de famille commence à être ressentie. De premières mesures ont été prises dans cette direction. L’Antarctique en est un exemple. L’affaire était pourtant mal partie. Sur les cartes, cette immense étendue était présentée comme un gâteau découpé en parts ; une douzaine de nations s’en disputaient la souveraineté, au motif qu’elles les avaient explorées. La raison l’a finalement emporté lorsque, en 1959, un accord international a été signé. Ce continent est désormais protégé ; tout ce qui pourrait perturber durablement les équilibres locaux est soumis à de sévères restrictions ; il est reconnu comme faisant partie du patrimoine commun. Rien n’empêche d’étendre peu à peu cette reconnaissance à tous les continents.

Plus difficile pour les humains que l’entente avec la planète sera leur entente les uns avec les autres. La première conséquence de la finitude de leur domaine est leur inévitable interdépendance. La prise en compte de cette finitude n’est pas seulement imposée par l’accroissement récent de notre effectif, mais surtout par les progrès fabuleux des moyens de communication. La durée des déplacements, qui se comptait en semaines ou en mois, se mesure désormais en heures ou en minutes ; les informations sont transmises instantanément : nous sommes les témoins visuels d’événements qui se produisent sur d’autres continents. Il n’est plus possible d’imaginer un quelconque splendide isolement. Les décisions de l’un, qu’il soit un individu, une collectivité ou une nation, ont nécessairement des conséquences, à plus ou moins long terme, pour tous les autres. Chacun a donc son mot à dire sur les décisions de tous.

Cette contrainte peut paraître lourde. En réalité elle est la clé de l’accès de chacun à un statut véritablement humain. Essayer d’y échapper serait renoncer à une richesse essentielle, notre « humanitude » non pas reçue de la nature, mais construite par nous.

« On ne naît pas homme, on le devient », dit Erasme. En effet, la nature nous apporte toutes les informations nécessaires pour construire un membre de l’espèce Homo sapiens ; mais une autre source est nécessaire pour accéder à la conscience d’être. Cette source non biologique ne peut être que la rencontre des autres humains. Celui dont nous parlons lorsque nous disons « Je » n’est pas le locuteur lui-même : il est une personne faite de tous les liens résultant de ses rencontres. Notre spécificité, la performance qui nous distingue radicalement des autres vivants, est la richesse de nos échanges. Isolés, nous sommes des primates ; les rencontres font de nous des humains.

L’interdépendance imposée par les limites de notre domaine crée des conditions favorables à la multiplication de ces rencontres ; elle est donc une chance, mais encore faut-il savoir en tirer parti. Or rencontrer est un art difficile ; cela s’apprend ; l’enseigner à tous est la tâche première de toute communauté.

Il se trouve que le modèle de société actuellement dominant, le modèle occidental, peut certes se prévaloir de succès magnifiques dans l’ordre de l’efficacité ; mais il a totalement échoué lorsqu’il s’agit de mettre les humains face à face. Il a en effet commis l’erreur de prendre pour moteur la compétition, c’est-à-dire la lutte de chacun contre tous.

Au long d’une aventure humaine, tout se joue lors des rencontres. Ramener celles-ci à un affrontement qui désignera un gagnant et un perdant, c’est perdre toute la richesse d’un échange qui pourrait être bénéfique à tous. C’est pourtant ce que notre société nous présente comme une nécessité. La place démesurée donnée par les médias aux événements insignifiants que sont les résultats sportifs est l’exemple extrême de cette déformation caricaturale. La vie de chacun, individu ou collectivité, est ainsi réduite à une succession de batailles, parfois gagnées, mais qui aboutissent à une guerre, d’avance perdue. Quel gâchis !

Il est urgent de remplacer le modèle de la compétition par celui de l’émulation, c’est-à-dire de la lutte contre soi avec l’aide des autres. Pour les Occidentaux, cela implique une révolution ; elle peut être non violente si elle est entreprise dès l’école.

Quelle chance : nous participons à un changement d’ère. Que nous le voulions ou non, l’humanité s’engage dans une voie nouvelle. Le choix de la direction ne peut être que collectif. Il faut donc mettre en place des structures de gouvernance planétaire dont l’ébauche est représentée par l’Organisation des Nations unies (ONU) et quelques organismes spécialisés, comme l’Unesco ou l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Mais, pour donner à cette organisation les pouvoirs rendus nécessaires par l’interdépendance des humains, il faudra opérer une transformation radicale de son mode de fonctionnement.

Cela nécessitera bien sûr un travail de longue haleine. Cependant il est possible de marquer rapidement, au moyen de mesures symboliques, la rupture nécessaire avec l’actuelle organisation. Pour commencer par le plus facile, cette rupture pourrait concerner la localisation de l’ONU. La presqu’île de Manhattan – symbole d’une culture de la compétition, d’une économie triomphante et d’une finance impitoyable – n’est certainement pas un lieu prédestiné pour abriter les rencontres où se manifesteront les angoisses et les espoirs de tous les peuples. A la recherche d’un emplacement plus conforme à ce rôle, nombreux seront les hommes dont le regard se portera bien loin de New York, bien loin de la nation actuellement la plus arrogante. Pourquoi pas vers une de ces collines où des hommes ont su exprimer, au cours des siècles, leur obsession du destin de la communauté humaine : ainsi Jérusalem.

Source :

http://www.monde-diplomatique.fr/2004/05/JACQUARD/11175




Les Juifs en Palestine – Par le Mahatma Gandhi

5052008

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Texte écrit le 26 novembre 1938

Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier


J’ai reçu plusieurs lettres dans lesquelles on me demande d’exposer mes vues sur la question arabo-juive en Palestine et la persécution anti-juive en Allemagne. Ce n’est pas sans quelque hésitation que je me risque à offrir mes opinions sur cette question très délicate.

Toute ma sympathie est acquise aux Juifs. J’ai connu certains d’entre eux, d’une manière très intime, en Afrique du Sud, et certains d’entre eux sont devenus des amis pour la vie. Grâce à ces amis, j’ai pu mieux connaître la persécution à laquelle ils ont été soumis depuis la lointaine histoire. Ils ont été, en quelque sorte, les intouchables de la Chrétienté. La similarité entre le traitement que les Chrétiens leur ont infligé et celui que les Hindous infligent aux Intouchables est frappante. Un jugement de nature religieuse a été invoqué dans les deux cas pour justifier les traitements inhumains qui ont été infligés aux uns comme aux autres. A part les amitiés qu’il m’a été donné de nouer avec certains d’entre eux, ma sympathie pour les Juifs ressortit donc à des raisons de caractère universel.

 

Mais ma sympathie ne me rend pas sourd aux exigences de la justice. L’appel à un foyer national pour les Juifs ne me séduit guère. La légitimité en est recherchée dans la Bible et dans la ténacité dont les Juifs ont depuis tout temps fait preuve dans la formulation de leur attachement à un retour en Palestine. Pourquoi ne pourraient-ils pas, comme les autres peuples sur Terre, faire de cette contrée leur pays où naître et où gagner sa vie ? La Palestine appartient aux Arabes de la manière dont l’Angleterre appartient aux Anglais ou la France aux Français. Il serait injuste et inhumain d’imposer (une domination par) les Juifs aux Arabes. Ce qui se passe en Palestine, de nos jours, ne saurait être justifié au nom d’un quelconque code moral de conduite. Les mandats n’ont pas d’autre justification que la dernière guerre mondiale (la Première). Ce serait à n’en pas douter un crime contre l’humanité de contraindre ces Arabes si justement fiers à ce que la Palestine soit restituée aux Juifs en tant que leur foyer national, que ce soit partiellement, ou en totalité.

 

Une alternative bien plus noble serait d’insister sur un traitement équitable des Juifs où qu’ils soient nés et où qu’ils aient été élevés. Les Juifs nés en France sont Français dans l’exact sens où les Chrétiens nés en France le sont. Si les Juifs n’ont pas d’autre foyer national que la Palestine, vont-ils accepter l’idée de devoir être contraints à quitter les autres parties du monde où ils sont installés ? Ou bien voudront-ils une double patrie, où ils puissent demeurer selon leur bon plaisir ? La revendication d’un foyer national pour les Juifs ne fait qu’offrir sur un plateau une justification présentable à l’Allemagne qui expulse ses Juifs. Mais la persécution allemande des Juifs semble ne pas avoir de parallèle dans l’histoire. Les tyrans de jadis n’étaient jamais allés aussi loin dans leur folie que semble l’avoir fait Adolf Hitler. Et il continue à le faire avec un zèle religieux. N’est-il pas, en effet, en train de prôner une nouvelle religion faite d’un nationalisme militant et exclusif, au nom duquel toute inhumanité devient un acte d’humanité devant être récompensé, ici et maintenant. Le crime d’un jeune leader certes intrépide, mais non moins complètement dément, est en train d’être imposé à l’ensemble de son ethnie avec une férocité absolument incroyable. Si jamais une guerre pouvait être justifiée, au nom de l’humanité, et pour elle, une guerre contre l’Allemagne, destinée à prévenir la persécution délibérée d’une race humaine toute entière serait totalement justifiée. Mais je ne crois en aucune guerre. Discuter le pour et le contre d’une telle guerre est, par conséquent, complètement hors de propos pour moi.


Mais s’il ne peut être question d’une guerre contre l’Allemagne, même avec l’énormité du crime commis contre les Juifs, il ne saurait être question, non plus, d’une alliance avec ce pays. Comment une alliance pourrait-elle être conclue entre une nation qui revendique la défense de la justice et de la démocratie et une nation qui est l’ennemi déclaré de l’une comme de l’autre ? Ou bien, alors, peut-être l’Angleterre est-elle en train de glisser vers une dictature armée avec tout ce que cela comporte ?


L’Allemagne est en train de démontrer au monde entier comment la violence peut être utilisée efficacement lorsqu’elle n’est entravée par aucune hypocrisie ni aucune faiblesse se faisant passer pour de l’humanisme. Elle montre aussi à quel point sa violence est hideuse et terrible dans son horrible nudité.


Les Juifs peuvent-ils résister à cette persécution planifiée et éhontée ? Ont-ils un moyen de préserver leur dignité, et de ne pas tomber dans le désespoir et l’abandon d’eux-mêmes ? Je fais le pari que c’est possible. Nul être humain croyant en un Dieu vivant ne doit se sentir impuissant ou abandonné.

Jéhovah, le Dieu des Juifs, est un Dieu plus personnel que celui des Chrétiens, des Musulmans ou des Hindous, bien qu’il s’agisse, en fait, par essence, du Dieu commun à tous ces croyants, c’est leur Dieu unique, sans associé et échappant à toute description. Mais comme les Juifs attribuent à Dieu une personnalité et croient qu’Il commande chacun de leurs actes, ils ne devraient pas se sentir impuissants. Si j’étais juif et né en Allemagne, si j’y gagnais ma vie, je proclamerais que l’Allemagne est mon pays, autant qu’elle peut être le pays de l’aryen gentil le plus baraqué, et je le défierais de me tuer ou de m’enfermer dans sa forteresse ; je refuserais d’être expulsé ou soumis à un traitement discriminatoire. Et pour ce faire, je n’attendrais pas que mes coreligionnaires juifs viennent me rejoindre dans la résistance civile, mais j’aurais la certitude qu’à la fin du compte les autres seraient amenés à suivre mon exemple…


… Et maintenant, un mot aux Juifs de Palestine. Je suis absolument persuadé qu’ils se fourvoient. La Palestine biblique ne correspond à aucun territoire géographique. Elle est dans leurs coeurs. Mais s’ils doivent absolument considérer la Palestine de la géographie comme leur foyer national, c’est un péché inexpiable d’y pénétrer à l’ombre du canon britannique. Un acte de nature religieuse ne saurait être posé avec l’assistance des baïonnettes et des bombes. Ils ne peuvent s’installer en Palestine qu’en respect de la bonne volonté des Arabes. Ils devraient s’efforcer de se gagner le coeur des Arabes. C’est le même Dieu qui commande aux coeurs des Arabes et à ceux des Juifs… Ils trouveront le monde à leurs côtés dans leur aspiration religieuse. Il y a des centaines de manières de s’entendre avec les Arabes, pour peu qu’ils écartent résolument l’aide que leur apporte la baïonnette britannique. Telles que les choses se déroulent actuellement, ils sont co-responsables avec les Britanniques de la spoliation d’un peuple qui ne leur a jamais porté un quelconque tort.


Je ne défends pas les excès des Arabes. J’eusse aimé qu’ils eussent adopté la non-violence dans leur résistance à ce qu’ils considèrent à juste titre comme une agression inqualifiable contre leur pays. Mais si l’on se réfère aux lois généralement admises du bien et du mal, rien ne peut être dit contre la résistance des Arabes à une injustice massive.


Laissons les Juifs qui prétendent être le peuple élu en apporter la preuve par choix qu’ils feront de la non-violence afin de revendiquer une place sur cette terre. Tout pays est le leur, Palestine y comprise, non pas en conséquence d’une agression, mais en vertu d’un service altruiste envers leur prochain. Un ami juif m’a envoyé un livre intitulé « La contribution juive à la civilisation », écrit par un Cecil Roth. Ce livre énumère tout ce que les Juifs ont apporté à la littérature, aux arts, à la musique, au théâtre, à la science, à la médecine, à l’agriculture etc… de part le monde. Avec un tel héritage, les Juifs sont fondés à refuser d’être traités comme les déchets de l’Occident, d’être méprisés ou traités avec condescendance. Ils peuvent obtenir le respect et l’attention du monde en se montrant dignes d’avoir été choisis par Dieu, au lieu de tomber dans la déchéance des brutes oubliées de Dieu. Ils peuvent ajouter à leurs contributions, innombrables et inestimables, (à l’Humanité) celle, suprême, de l’action non-violente.

Notes :

Extrait de « Ma Non-Violence » par le Mahatma Gandhi, édité par Sailesh Kumar Bandopadhaya – Ahmedabad : Navajivan Publishing House – 1960

Source :

http://www.politiquedevie.net




Le Coran revisité – Patricia Briel

25042008

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Une nouvelle édition du Coran paraît ces jours en français et en arabe aux éditions de L’Aire à Vevey. Elle est l’œuvre de Sami Awad Aldeeb Abu-Sahlieh, un Arabe chrétien naturalisé suisse, juriste spécialisé dans le droit musulman (lire ci-dessous). Elle fera certainement date. Car son approche et son appareil critique offrent la possibilité de remettre en question plusieurs tabous qui figent la lecture et l’interprétation du Coran, mais aussi d’ouvrir de nouvelles perspectives exégétiques. Nul doute qu’elle créera aussi le débat, bien que l’intention de son auteur ne soit aucunement polémique.

Cependant, la «grande rigueur scientifique» de ce Coran est d’emblée saluée dans un avant-propos signé par Rachid Benzine, chercheur musulman associé à l’Observatoire du religieux d’Aix-en-Provence et auteur de plusieurs ouvrages, et Christian Delorme, prêtre catholique du diocèse de Lyon respecté des musulmans et très engagé depuis une trentaine d’années dans le dialogue islamo-chrétien. «Sami Aldeeb a accompagné sa traduction de très nombreuses notes qui prennent en compte les plus récentes recherches historiques et linguistiques, écrivent-ils. Il s’agit donc d’un travail de type critique, mais cette approche n’en est pas moins fort respectueuse de tout ce que représente ce texte pour les musulmans.»

«Faciliter la lecture»

Le Coran de Sami Aldeeb se distingue à plusieurs égards. Mais sa singularité tient essentiellement au fait qu’il présente les chapitres du Coran dans l’ordre chronologique de la révélation faite à Mahomet. Comme l’écrit le juriste dans sa présentation, «l’ordre actuel du Coran pose un problème de compréhension. On peut dire que nous lisons aujourd’hui le Coran presque à l’envers puisque les premiers chapitres, les plus longs, sont d’une façon générale formés de révélations parvenues à Mahomet vers la fin de sa vie. L’ordre chronologique du Coran est important pour les historiens qui veulent comprendre les étapes de la révélation. Mais il l’est aussi pour les juristes. En effet, le Coran comporte des normes juridiques qui ont évolué, certaines en ayant abrogé d’autres. Afin de déterminer les passages abrogés et ceux qui les abrogent, il faut savoir lesquels ont précédé les autres.»

Sami Aldeeb n’est pas le premier à proposer le Coran dans une version chronologique. L’orientaliste Régis Blachère avait publié en 1949-1950 une édition de ce type, mais selon ses propres critères. Pour couper court à d’éventuelles polémiques, le juriste suisse a préféré suivre une classification chronologique des sourates établie officiellement par l’Université d’al-Azhar au Caire, reconnue comme la plus prestigieuse du monde musulman sunnite. Le Coran d’Aldeeb est donc l’unique à ce jour comportant la version arabe et française par ordre chronologique.

 

«En traduisant le Coran dans l’ordre de la révélation, j’ai voulu faciliter sa lecture, explique l’expert. Cela permet de voir l’évolution de la pensée politique de Mahomet, et de la langue du Coran. Les chapitres de la période mecquoise de Mahomet, au nombre de 86, sont plus courts et plus poétiques que ceux de la période médinoise. Ces derniers, au nombre de 28, ont un caractère législatif et normatif. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles ils ont été placés au début du Coran. L’Etat musulman qui prenait forme avait davantage besoin de normes que de poésie.»

L’édition de Sami Aldeeb est aussi la première à indiquer les versets abrogés et les abrogeants. Le droit musulman prévoit en effet l’abrogation de certains versets et prescriptions du Coran sur la base d’indications postérieures. Ainsi, l’usage général veut que les versets révélés tardivement abrogent ceux qui les précèdent. Les islamistes fanatiques se sentent ainsi légitimés à puiser la revendication de leurs crimes dans certains versets de la période médinoise, qui sont parmi les plus violents du Coran. Par exemple, le verset du sabre, qui préconise le meurtre des ennemis, abrogerait selon certains savants entre 124 et 140 versets tolérants, dont le célèbre «pas de contrainte en religion». Mais, souligne Aldeeb, «l’abrogation continue à soulever aujourd’hui de nombreuses controverses, et il n’y a pas d’accord à ce sujet entre les auteurs musulmans». C’est pourquoi le juriste se limite à indiquer les versets qui sont abrogés et ceux qui les abrogent selon ces sources contradictoires, sans porter de jugement. Il précise cependant que, selon certains penseurs, le véritable islam serait contenu dans les sourates révélées avant l’hégire (le départ de Mahomet pour Médine), et donc celles de la période mecquoise de Mahomet.

Autre caractéristique de la version d’Aldeeb: la présentation des variantes du Coran. Elle a le mérite de montrer que le livre saint des musulmans n’est pas un texte monolithique. Les premiers manuscrits du Coran ne contenaient ni voyelles, ni signes permettant de distinguer chaque mot et chaque lettre. Dès les débuts de l’islam, plusieurs lectures sont apparues. Elles ont progressivement été admises comme faisant partie de la révélation, et des savants islamiques les ont recensées. Par exemple, les éditions égyptienne, tunisienne et marocaine du Coran diffèrent entre elles. Plus de 10000 mots du Coran ont actuellement une ou plusieurs variantes. Celles indiquées par Sami Aldeeb touchent plus de la moitié des versets du Coran. Bien entendu, le sens de certains mots ou de certains versets change radicalement d’une version à l’autre. «Aucune édition du Coran en arabe ne mentionne ces variantes, affirme Sami Aldeeb. Même des universitaires ne savent pas qu’elles existent. Elles suscitent le malaise des autorités religieuses. Car même s’il est admis qu’elles font partie de la révélation, elles mettent en cause le dogme selon lequel le Coran est la parole inaltérée de Dieu.»

Faire évoluer l’islam

Enfin, le renvoi aux références juives et chrétiennes du texte questionne un autre tabou qui freine la recherche exégétique, celui de l’inimitabilité du Coran, preuve de son origine divine. Aux yeux des musulmans, les juifs et les chrétiens ont falsifié leurs propres Ecritures, et seul le Coran est l’authentique parole de Dieu. «Dire que le Coran a repris des écrits qui l’ont précédé signifie que Mahomet ne les a pas reçus de Dieu», écrit Sami Aldeeb dans son introduction.

Mais le spécialiste se défend cependant d’avoir voulu contredire le dogme de l’inimitabilité: «A l’instar d’autres traducteurs, j’ai voulu fournir au lecteur intéressé quelques éléments de comparaison. Certains passages du Coran ne s’éclairent qu’à la lecture de la littérature hébraïque et chrétienne, souligne le chercheur. Par exemple, certains mots ont été translittérés directement de l’hébreu à l’arabe. Si on en reste à l’arabe, on ne comprend pas le sens de certains passages.»

La démarche de Sami Aldeeb permet d’aborder le Coran comme un ouvrage contingent, rédigé et constitué par un ou plusieurs scribes. Ces affirmations sont en opposition avec la doctrine musulmane. Mais aujourd’hui, plusieurs intellectuels musulmans, comme le Tunisien Abdelwahab Meddeb, appellent leurs coreligionnaires à considérer le Coran comme l’œuvre d’un prophète inspiré par Dieu, et à replacer les textes fondateurs dans le contexte historique de leur apparition. Ils suggèrent aussi d’abandonner les dogmes du Coran éternel, incréé et inimitable. Ce n’est qu’à cette condition, disent-ils, que l’islam pourra évoluer. La version d’Aldeeb pourrait ainsi représenter une étape importante dans une telle évolution.

«Voile», nouvelle traduction : Le Coran de Sami Aldeeb propose une nouvelle traduction d’un célèbre verset qui intime aux femmes l’ordre de porter un voile: «Dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur sexe, de ne faire apparaître de leur ornement que ce qui est apparent et de rabattre leurs voiles sur leurs fentes.» «Fente» est ici un synonyme de «sexe» selon le chercheur. Le terme arabe «juyub» est utilisé dans une variante d’un verset du Coran «dans le sens de la fente du corps de la femme», précise la note qui accompagne la traduction. D’autres traductions du Coran proposent poitrine, échancrures, gorges, seins. «A l’époque du Prophète, les femmes portaient des vêtements flottants qui n’étaient pas fermés devant, explique Sami Aldeeb. En marchant, il arrivait qu’elles découvrent leur sexe. C’est pourquoi il m’a semblé plus vraisemblable que Mahomet ait demandé aux femmes de couvrir leur sexe plutôt que leur poitrine.» (Patricia Briel)

Sami Aldeeb : Chrétien arabe d’origine palestinienne, naturalisé Suisse, Sami Aldeeb a fait ses études universitaires en Suisse. Depuis 1980, il est responsable du droit arabe et musulman à l’Institut suisse de droit comparé à Lausanne. Il enseigne également cette matière aux Facultés de droit d’Aix-en-Provence et de Palerme. Il est aussi l’auteur d’une vingtaine de livres et de près de 200 articles. Sami Aldeeb lit le Coran depuis l’âge de 16 ans. Il précise qu’il publie sa version du livre saint des musulmans à titre privé. La réalisation de cet ouvrage lui a pris cinq ans. (Patricia Briel)

Source :
Le journal suisse « Le Temps » - Vendredi 25 avril 2008

(http://www.letemps.ch/template)




Iqbal Masih ?

18042008

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Iqbal n’a que quatre ans lorsque ses parents le négocient pour quelques roupies. Appartenant désormais à un fabriquant de tapis, il rejoint les huit millions d’enfants honteusement exploités dans son pays pour la finesse de leurs doigts aptes à réaliser les fameux tapis d’Orient. Pendant six ans, il travaille comme un esclave, les chevilles blessées par de lourdes chaînes et les mains déformées pour avoir noué des millions de petits nœuds.

Mais à dix ans, le nœud de son cauchemar se dénoue enfin par les mains de son libérateur : Eshan Kahn, président de la Ligue contre le travail des enfants au Pakistan. Lors d’une réunion qu’il organise dans le village d’Iqbal, Eshan découvre le jeune enfant blotti dans un coin de la salle, littéralement effrayé. « Il était émacié et ressemblait à un vieil homme » dira Eshan qui n’a désormais qu’une seule envie : montrer à cet enfant-esclave le chemin de la liberté.

Très vite, Iqbal rejoint le Front de Libération du travail des enfants et participe à leur campagne devenant bientôt le porte-parole de l’enfance exploitée. Orateur de talent, il parcourt le monde pour alerter l’opinion internationale sur les conditions de travail inhumaines imposées à des millions d’enfants du Pakistan, de l’Inde, du Bangladesh et d’ailleurs. « Nous nous levons à 4 heures du matin et travaillons enchaînés durant 12 heures… n’achetez pas le sang des enfants ! » s’écrie lqbal dont l’appel bouleverse les consciences. Il reçoit notamment une importante somme d’argent de la firme américaine Reebok, déclarant vouloir l’utiliser pour suivre des études d’avocat. Sous la pression internationale, le gouvernement pakistanais ferme plusieurs dizaines de fabriques de tapis et trois mille petits esclaves sortent ainsi de l’oubli. « Je n’ai plus peur de mon patron, déclare Iqbal qui se rend désormais à l’école de son village, maintenant c’est lui qui a peur de moi » … Mais l’enfant n’aura pas le temps de goûter à sa liberté. Alors qu’il n’a que 12 ans, Iqbal Masih est assassiné par la « conspiration de la mafia du tapis ».

Départ à la fois prématuré et harmonieux d’un petit prince de lumière qui a donné sa vie pour éterniser, dans l’esprit des nations, le souffle de vie, de vérité, de justice et de courage qu’il avait répandu. Grande âme au sourire d’enfant, Iqbal a réussi sa mission d’Amour : nous pouvons aujourd’hui nous appuyer sur lui pour avancer. « Il était si courageux, disait Khan, vous ne pouvez imaginer »…

 Témoignage émouvant de Boris Brentchaloff

Il s’appelait IQBAL
vivait au Pakistan
il est mort d’une balle
ce n’était qu’un enfant

IQBAL était esclave
depuis l’âge de quatre ans
enchaîné à l’ouvrage
vendu par ses parents

Un beau jour libéré
il porta témoignage
ignorant le danger
porté par son courage

La mafia du tapis
ne l’a pas supporté
ils lui ôtèrent la vie
pour le prix à payer

Il s’appelait IQBAL
avait juste douze ans
il est mort d’une balle
ce n’était qu’un enfant !

Lectures conseillées :

 

Iqbal, l’enfant esclaveRichard Werly, Sylvie Coma : Ouvrage autour de la courte vie d’un enfant pakistanais vendu comme esclave à l’âge de quatre ans pour le travail et tué vers l’âge de douze ans. Cet ouvrage montre le sort fait à des milliers d’enfants en ce pays.

Iqbal Masih 12 ansGeorges Berton : Le sort des enfants pakistanais condamnés au travail, dont Iqbal Masih reste la figure emblématique. Un plaidoyer pour que cessent de telles pratiques.

Source :
http://www.fraternet.com




Un monde sans Islam – Par Graham E. Fuller

10042008

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Imaginez, si vous le souhaitez, un monde sans l´Islam – une situation, il faut l´admettre, inconcevable, vu la place centrale qu´il occupe dans nos titres de nouvelles quotidiennes. L´Islam semble être derrière un large éventail de désordres internationaux : attentats suicides, voitures piégées, occupations militaires, luttes de résistance, émeutes, fatwas, jihad, opérations de guérilla, vidéos de menace et le 11/9 lui-même. « L´Islam » semble offrir une pierre de touche (un standard de mesure) analytique simple et instantanée, nous permettant de bien comprendre le monde convulsif d´aujourd´hui. En effet, pour quelques néoconservateurs « l´Islamo fascisme » est maintenant notre ennemi juré dans une imminente « troisième guerre mondiale ».

Mais permettez-moi un peu. Et s´il n´y n’avait pas une telle chose comme l´Islam ? Et s´il n´y avait jamais eu de Prophète Mohammed, ni de saga de propagation de l´Islam à travers des grandes parties du Moyen Orient, de l´Asie et de l´Afrique ?

 

Etant donné notre actuelle focalisation sur le terrorisme, la guerre et l´antiaméricanisme rampant – l´un des sujets internationaux le plus émotionnel aujourd´hui -, il est vital de comprendre les vraies sources de ces crises. Est-ce l´Islam la source du problème, ou est-ce que cette source ne se trouve plutôt du côté de facteurs moins clairs et plus profonds ?

 

Pour l´intérêt de l´argumentation, dans un effort d´imagination historique, faites-vous une image d´un Moyen Orient dans lequel l´Islam n´est jamais apparu. Serions-nous alors épargnés de beaucoup des défis qui se trouvent aujourd´hui devant nous ? Le Moyen Orient serait-il plus pacifique ? De combien le type des relations Est-Ouest serait-il différent ? Sans l´Islam, il est sûr que l´ordre international présenterait une image très différente de celle d´aujourd´hui. Ou le ferait-il ?

ET SI PAS D´ISLAM, ALORS QUOI ?

Depuis les premiers jours d´un large Moyen Orient, l´Islam a visiblement façonné les normes culturelles voire même les préférences politiques de ses disciples. Comment pouvons-nous alors séparer l´islam du Moyen Orient ? Comme il s´avère, ce n´est pas très difficile à imaginer.

 

Commençons par l´aspect ethnique. Sans l´Islam, le visage de la région va rester complexe et confus. Les groupes dominants au Moyen Orient — Arabes, Perses, Turcs, Kurdes, Juifs (est-ce un groupe ethnique ? et que représente ce groupe quantitativement ?, ndt.), voire Berbères et Pachtounes – continueront à dominer la scène politique. Prenez les Perses à titre d´exemple : Longtemps avant l´Islam, les empires persans successifs se sont étendus jusqu´aux portes d´Athènes et étaient les rivaux perpétuels de quiconque habita l´Anatolie. Des peuples sémites contestant cette hégémonie ont combattu les Perses à travers le croissant fertile jusqu´à dans l´Irak. Et puis il y a les forces puissantes des diverses tribus et des commerçants arabes s´étendant et migrant dans d´autres régions sémites du Moyen Orient avant l´Islam. Les Mongoles auraient tout de même envahi et détruit les civilisations de l´Asie centrale et beaucoup du Moyen Orient dans le 13e siècle. Les Turcs aurait aussi conquis l´Anatolie, les Balkans jusqu´à Vienne et une grande partie du Moyen Orient. Ces luttes — pour le pouvoir, le territoire, l´influence et le commerce – existaient bien avant l´arrivée de l´Islam.

 

Cependant, c´est trop arbitraire d´exclure complètement la religion de l´équation. Si en réalité l´Islam n´a jamais émergé, la majeure partie du Moyen Orient serait restée essentiellement chrétienne avec ses diverses sectes comme cela a été le cas à l´aube de l´Islam. En dehors de quelques Zoroastriens et un petit nombre de Juifs, pas d´autre religion majeure n´était présente.

 

Mais est ce que l´harmonie avec l´Ouest aurait-elle régné si le Moyen Orient était resté chrétien ? On va trop loin. Nous devrions assumer que le monde européen médiéval agité et expansif n´avait pas étendu son pouvoir et son hégémonie à ses voisins de l´Est, en recherche des prises économique et géopolitique. Après tout, qu´est ce que ce seraient les Croisades si ce n´étaient pas une aventure occidentale menée essentiellement par des besoins politique, social et économique ? La bannière du christianisme était un peu plus qu´un symbole fort, un cri mobilisateur pour bénir les besoins profanes des Européens puissants. En effet, la religion particulière des autochtones ne figurait jamais en tête des causes de l´expansion impériale de l´Occident à travers la planète. L´Europe a pu parler d´une manière édifiante de porter « les valeurs chrétiennes aux autochtones », mais l´objectif évident était d´établir des avant-postes coloniaux comme sources de richesse pour la métropole et des bases pour l´expansion du pouvoir occidental.

 

Ainsi il est improbable que les habitants chrétiens du Moyen Orient aient bien reçu le flux des flottes européennes et leurs marchands soutenus par les fusils occidentaux. L´impérialisme aurait prospéré dans le mosaïque ethnique complexe de la région–La matière brute du vieux jeu de diviser pour mieux régner. Et les Européens auraient toujours installé les mêmes dirigeants locaux pliables pour satisfaire leurs besoins.

 

Avançons l´heure à l´époque du pétrole au Moyen Orient. Les états du Moyen Orient, même si chrétiens, aurait-ils bien accepté l´établissement des protectorats européens sur leur région ? Certainement pas ! L´Occident aurait toujours construit et contrôlé les mêmes points d´étranglement comme le canal du Suez. Ce n´était pas l´Islam qui a fait que les états du Moyen Orient résistent vigoureusement au projet colonial avec son nouveau traçage des frontières selon les préférences géopolitiques européennes. Non plus, ces états chrétiens du Moyen Orient n´auraient-ils bien accueilli les compagnies pétrolières occidentales impériales, soutenues par des administrateurs européens, des diplomates, des agents de renseignements et des armées, pas plus que ce qu´ont fait les Musulmans. Regardez la longue histoire des réactions des Américains latins à la domination des Américains étatsuniens sur leurs pétrole, économie et politique. Le Moyen Orient serait toujours aussi motivé pour créer des mouvements nationalistes anticolonialistes pour arracher le contrôle sur leurs terres, marchés, souveraineté et destinée de l´emprise étrangère – tout comme les luttes anticolonialistes dans l´Inde hindou, la Chine confucéenne, le Vietnam bouddhiste et l´Afrique chrétienne et animiste.

 

Et certainement les Français se seraient, tout aussi volontiers, étendus sur l´Algérie chrétienne pour s´emparer des ses riches terres agricoles et établir une colonie. Aussi, les Italiens ne se sont pas fait gênés par le christianisme de l´Ethiopie pour transformer ce pays en une colonie violemment administrée. En bref, il n´y a pas de raison pour croire que la réaction du Moyen Orient à l´agression colonialiste européenne aurait changé significativement de la manière dont elle s´est effectivement déroulée sous l´Islam.

 

Mais peut-être le Moyen Orient serait plus démocratique sans l´Islam ? L´histoire des dictatures en Europe elle-même n´est rassurant sur ce point. L´Espagne et le Portugal ont fini avec leurs violentes dictatures seulement en milieu des années 1970. La Grèce s´est libérée d´une dictature liée à l´église il y a quelques dizaines d´années. La Russie chrétienne ne s´en est toujours pas sorti. Jusqu´à récemment, l´Amérique latine accablée par les dictateurs, qui souvent régnaient avec les bénédictions des USA et avec le partenariat de l´église catholique. La plupart des nations africaines chrétiennes n´ont pas eu de meilleure réussite. Pourquoi un Moyen Orient chrétien se présenterait différemment ?

 

Et puis il y a la Palestine. C´étaient évidemment les Chrétiens qui ont, honteusement, persécuté les Juifs durant plus qu´un millénaire culminant par l´Holocauste. Ces exemples horrifiques d´antisémitisme étaient bien enracinés dans la culture et les terres chrétiennes occidentales. Les Juifs auraient donc continué à chercher une patrie en dehors de l´Europe ; le mouvement sioniste aurait de toute façon vu le jour et aurait cherché une base en Palestine. Et le nouvel état juif aurait toujours déplacé les mêmes 750 milles Arabes natifs de la Palestine de leurs terres même s´ils avaient été des Chrétiens–en effet une partie parmi eux étaient des Chrétiens. Et ces Arabes chrétiens n´auraient-ils pas combattu pour protéger ou regagner leur propre terre ? Le problème israélo-palestinien reste au fond un conflit nationaliste, ethnique et territorial, renforcé seulement récemment par des slogans religieux. Et n´oublions pas que les Chrétiens arabes ont joué un rôle majeur dans les débuts du mouvement nationaliste arabe au Moyen Orient ; en effet, Michel Aflaq, le fondateur idéologique du premier parti panarabe Al Baath, était un Chrétien syrien formé à la Sorbonne.

 

Mais les Chrétiens du Moyen Orient seraient certainement prédisposés religieusement envers l´Occident ? N´aurions-nous pas évité tous ces conflits religieux ? En effet, le monde chrétien lui-même a été déchiré par des hérésies depuis les premiers siècles du pouvoir chrétien, des hérésies qui étaient devenues des véhicules des oppositions politiques au pouvoir romain ou byzantin. Loin d´unir sous la religion, les guerres religieuses de l´Occident cachaient toujours des luttes plus profondes, ethniques, stratégiques, politiques, économiques et culturelles pour la domination.

 

En vérité cette même référence à un « Moyen Orient chrétien » cache une animosité vilaine. Sans l´Islam, les peuples du Moyen Orient seraient restés comme ils étaient à la naissance de l´Islam–la plupart des disciples du christianisme orthodoxe oriental. Mais c´est facile d´oublier que l´une des controverses historiques la plus violente, la plus virulente et la plus durable fut celle entre l´église catholique à Rome et le christianisme orthodoxe oriental à Constantinople – une rancune qui persiste toujours. Les Chrétiens orthodoxes orientaux n´ont jamais oublié ou pardonné le sac de Constantinople la chrétienne par les croisés occidentaux en 1204. Presque 800 ans plus tard, en 1999, le pape Jean Paul II chercha à faire quelques petits pas pour cicatriser la plaie dans la première visite d´un pape catholique au monde orthodoxe en mille ans. C´était un début, mais le désaccord entre l´Orient et l´Occident dans un Moyen Orient chrétien serait plutôt resté comme il est aujourd´hui. Prenez la Grèce par exemple : La cause orthodoxe a été un puissant mobile derrière le nationalisme et le sentiment anti-occidental là bas, et les passions anti-occidentales dans la politique grecque, il y a seulement une dizaine d´années, résonnaient des même suspicions et vues virulentes de l´Occident que nous entendons aujourd´hui de la part de beaucoup de chefs islamistes.

 

La culture de l´église orthodoxe diffère nettement de la philosophie occidentale de l´après siècle des lumières, qui insiste sur la laïcité, le capitalisme et la primauté de l´individu. Elle a encore des peurs résiduelles à propos de l´Occident similaires dans différents aspects les incertitudes des Musulmans d´aujourd´hui : des craintes du prosélytisme missionnaire occidental, la perception de la religion comme un vecteur clé pour la protection et la préservation de leurs propres communautés et culture, et une suspicion du caractère « corrompu » et impérial d l´Occident. En effet, dans un Moyen Orient chrétien orthodoxe, Moscou aurait joui d´une influence spéciale, même aujourd´hui, comme le dernier centre important de l´Orthodoxie orientale. Le monde orthodoxe serait resté une arène géopolitique clé pour la rivalité Est-Ouest dans la guerre froide. Après tout, Samuel Huntington, a inclut le monde chrétien orthodoxe parmi les plusieurs civilisations impliquées dans le choc culturel avec l´Occident.

 

Aujourd´hui, l´occupation US de l´Irak ne serait mieux accueillie si les Irakiens étaient des Chrétiens. Les Etats-Unis n´ont pas renversé Saddam Hussein, un chef profondément laïque et nationaliste, parce qu´il était musulman. D´autres peuples arabes auraient toujours soutenu les Arabes irakiens dans leur traumatisme de l´occupation. Nulle part les gens ne se réjouissent de l´occupation et la tuerie de leurs concitoyens aux mains des troupes étrangères. En effet, des groupes menacés par de telles forces externes s´efforcent toujours de trouver des idéologies appropriées pour glorifier leur lutte de résistance. La religion est l´une de telles idéologies.

 

Voilà donc le portrait d´un putatif « monde sans Islam ». C´est un Moyen Orient dominé par le christianisme orthodoxe oriental – une église historiquement et psychologiquement méfiante de, voire hostile à, l´Occident. Même déchiré par des différences importantes ethniques, voire sectaires, ce Moyen Orient possède un sens aigu de conscience historique et de griefs contre l´Occident. Il a été envahi à plusieurs reprises par des armés impérialistes occidentaux ; ses ressources pillées ; ces frontières redessinées par des décrets occidentaux en conformité avec les différents intérêts de l´Occident ; et des régimes installés accommodants aux dictats occidentaux. La Palestine brûlerait toujours. L´Iran serait toujours profondément nationaliste. Nous verrions toujours les Palestiniens résister contre les Juifs, les Tchétchènes résister contre les Russes, les Iraniens résister contre les Britanniques et les Américains, les Cachemiris résister contre les Indiens, les Tamiles résister contre les Cingalais au Sri Lanka, et les Uigurs et les Tibétains résister contre les Chinois. Le Moyen Orient aurait toujours un modèle historique glorieux – le grande empire byzantin avec plus de 2000 ans d´histoire – avec lequel il s´identifierait comme un symbole historique et religieux. Ceci, à plusieurs égards, perpétuerait le fossé Est-Ouest.

 

Ceci ne présente pas une image réconfortante et complètement pacifique.

SOUS LA BANNIERE DU PROPHETE

Evidemment, il est absurde de prétendre que l´existence de l´Islam n´a pas eu d´impact indépendant sur le Moyen Orient ou sur les relations Est-Ouest. L´Islam a fourni une force unificatrice d´un haut niveau à travers une large région. Comme une foi universelle, elle a créé une vaste civilisation qui partage des principes communs de philosophie, arts et société ; une vision d´une vie morale ; un sens de justice, jurisprudence et une bonne gouvernance – le tout dans une culture raffinée profondément enracinée. Comme une culture et une force morale, l´Islam a aidé à combler les différences ethniques entre les divers peuples musulmans, les encourageant à se sentir concernés comme une part d´un plus grand projet civilisationnel musulman. Rien que cela donne à ce projet un poids important. L´Islam a également affecté la géographie politique : S´il n´y avait pas eu d´Islam, les pays musulmans de l´Asie du Sud et du Sud-est – notamment le Pakistan, le Bangladesh, la Malaisie et l´Indonésie – seraient aujourd´hui enracinés dans le monde hindou.

 

La civilisation islamique fournissait un idéal commun auquel tous les Musulmans pouvaient faire appel au nom de la résistance contre l´empiètement occidental. Même si cet appel échouait à arrêter la marée impériale occidentale, il a créé une mémoire culturelle d´un destin généralement partagé qui n´a pas disparu. Les Européens étaient capables de diviser et conquérir beaucoup de peuples africains, asiens et américains latins qui sont tombés séparément devant la puissance occidentale. Une résistance transnationale unie entre ces peuples, était difficile à atteindre dans l´absence de tout symbole commun ethnique ou culturel pour la résistance.

 

Dans un monde sans Islam, l´impérialisme occidental aurait trouvé la tache de diviser, conquérir et dominer le Moyen Orient et l´Asie, bien plus facile. Il n´y aurait pas eu de mémoire culturelle collective d´humiliation et de défaite à travers une vaste région. Cela est la raison principale qui explique pourquoi les Etats-Unis sont en train de se casser les dents sur le monde musulman. Aujourd´hui, les intercommunications globales et les images satellitaires partagées ont créé une forte auto-conscience parmi les Musulmans et un sens d´un plus grand siège impérial occidental contre une culture islamique partagée. Ce siège ne concerne pas la modernité ; il concerne la quête occidentale incessante pour la domination de l´espace stratégique, les ressources et même la culture du monde musulman–le trajet pour créer un Moyen Orient « proaméricain ». Malheureusement, les Etats-Unis supposent naïvement que l´islam est tout ce qui se met sur son chemin menant au prix à gagner.

 

Mais quid du terrorisme – la question la plus urgente que l´Occident associe presque immédiatement avec l´Islam aujourd´hui ? Dans une nette franchise, le 11/9, aurait-il eu lieu sans l´Islam ? Si les griefs du Moyen Orient, enracinés dans des années de colère émotionnelle et politique contre les actions et la politique US, ont été enveloppés dans une autre bannière, est ce que les choses auraient-elles largement différentes ? Encore, il est important de se rappeler combien facilement la religion peut-elle être invoquée même si d´autres rancunes de longue date sont à blâmer. Le 11 septembre 2001 n´était pas le début de l´histoire. Pour les pirates de l´air d´Al-Qaïda l´Islam jouait le rôle d´une loupe dans le soleil, rassemblant ces griefs collectifs répandus et partagés, et les concentrant dans un rayon intense, un moment de clarté de l´action envers un envahisseur étranger.

 

Dans la focalisation de l´Occident sur le terrorisme au nom de l´Islam, les mémoires sont courtes. Les guérillas juives utilisaient le terrorisme contre les Britanniques en Palestine. Les Tamiles hindous sri lankais « Tigers » ont inventé l´art du gilet du suicide et pendant plus d´une décennie ils ont dirigé le monde dans le recours aux attenants suicides–don l´assassinat du premier ministre indien Rajiv Gandhi. Les terroristes grecques ont effectuée des opérations d´assassinat contre les officiels US à Athènes. Le terrorisme organisé sikh a tué Indira Gandhi, semé le chaos en Inde, instauré une base extérieure au Canada et abattu un vol Air India sur l´Atlantique. Les terroristes macédoniens étaient largement craints tout à travers les Balkans à la veille de la première guerre mondiale. Des douzaines d´assassinats majeurs à la fin du 19e et au début du 20e siècles ont été exécutés par des « anarchistes » européens et américains semant une peur collective. La l´Armée de la République Irlandaise (IRA) a développé un terrorisme effective brutale contre les Britanniques durant des décennies, tout comme ont fait les guérillas communistes et les terroristes au Vietnam contre les Américains, les communistes malais contre les soldats britanniques dans les années 1950, les terroristes Mau-Mau contre les officiers britanniques à Kenya – et le liste continue. Il n´y a pas besoin d´un Musulman pour faire du terrorisme.

 

Même l´histoire récente de l´activité terroriste n´est pas très différente. Selon Europol, 498 attaques terroristes ont eu lieu dans l´Union Européenne en 2006. Parmi elles, 424 étaient perpétrées par des groupes séparatistes, 55 par des extrémistes de la gauche et 18 par divers d´autres terroristes. Seulement un attentat a été commis par des islamistes. Pour être complet, il y avait un nombre d´attentats déjoués dans une communauté musulmane hautement surveillée. Mais ces nombres révèlent le large éventail idéologique des terroristes potentiels dans le monde.

 

Est-il alors très difficile d´imaginer les Arabes–chrétiens ou musulmans–, en colère contre Israël ou les invasions, les renversements et les interventions perpétuelles de l´impérialisme, faisant recours à des actes similaires de terrorisme et de guérilla. La question pourrait être plutôt, pourquoi ceci n´a pas eu lieu plus tôt ? Comme les groupes radicaux expriment les griefs dans notre monde globalisé, pourquoi nous ne devrions pas nous attendre à ce qu´ils portent leur lutte au coeur de l´Occident ?

 

Si l´Islam déteste la modernité, pourquoi il avait attendu jusqu´au le 11/9 pour lancer ces attaques. Et pourquoi des penseurs islamiques majeurs au début du 20e siècle parlèrent du besoin d´adopter la modernité tout en protégeant la culture islamique ? La cause d´Oussama Ben Laden dans ses premiers jours ne concernait pas la modernité du tout – il a parlé de la Palestine, des bottes américaines sur les terres de l´Arabie Saoudite, des gouverneurs saoudiens sous le contrôle des Etats-Unis, et des « croisés » modernes. Il est frappant qu´il fallait attendre aussi tard que 2001 pour voir la première grande ébullition de la colère musulmane sur le sol des Etats-Unis, en réaction à la politique US et à des événements accumulés tout autant historiques et récents. Si ce n´était pas le 11/9, un événement similaire était fatalement à arriver.

 

Et même si l´Islam comme un vecteur de résistance n´avait jamais existé, le Marxisme l´a fait. C´est une idéologie qui a engendré un nombre incalculable de terroristes, de guérilla et des mouvements de libération nationale. Il a façonné l´ETA basque, le FARC en Colombie, le Shining Path en Pérou, et la Faction de l´Armée Rouge en Europe pour ne nommer que quelques uns en Occident. George Habash, le fondateur du meurtrier Front Populaire de la Libération de la Palestine, était un chrétien grec orthodoxe et un marxiste qui avait étudié à l´université Américaine de Beyrouth. Dans une époque où le nationalisme arabe en colère flirtait avec un Marxisme violent, beaucoup de Palestiniens chrétiens ont accordé leur soutien à Habash.

 

Les gens qui résistent des oppresseurs étrangers cherchent des bannières pour propager et glorifier la cause de leur lutte. L´internationale lutte des classes pour la justice fournit un bon élément mobilisateur. Le nationalisme est encore mieux. Mais la religion fournit le meilleur de tous, en faisant appel aux plus hautes énergies pour défendre sa cause. Et partout, la religion peut toujours servir pour soutenir l´ethnicité et le nationalisme alors même qu´elle les transcende – notamment si l´ennemi est d´une religion différente. Dans de tels cas, la religion cesse d´être essentiellement la source d´affrontement et de confrontation mais plutôt son véhicule. La bannière du moment peu disparaître mais les griefs demeurent.

 

Nous vivons une époque où le terrorisme est l´outil de choix du faible. Il entrave déjà la puissance sans précédent des armés US en Irak, Afghanistan et ailleurs. Et c´est ainsi que Bin Laden dans beaucoup de sociétés non musulmanes fut appelé le « prochain Che Guevara ». Ce n´est rien moins que l´attrait d´une résistance réussie contre le pouvoir américain dominant, le faible contre-attaque. Un attrait qui transcende l´Islam ou la culture du Moyen Orient.

ENCORE PLUS DE LA MEME CHOSE

Mais les questions demeurent, si l´Islam n´a pas existé, le monde serait-il plus pacifique ? Devant ces tensions entre l´Est et l´Ouest, l´Islam ajoute incontestablement un élément supplémentaire émotionnel, une couche supplémentaire de complications pour trouver des solutions. L´Islam n´est pas la cause de tels problèmes. Cela peut paraître raffiné de chercher des passages dans le Coran qui semblent expliquer « pourquoi ils nous haïssent ». Mais cela s´éloigne aveuglement de la nature du phénomène. Quelle idée confortable que d´identifier l´Islam comme la source « du problème » ; c´est certainement bien plus facile que d´explorer l´impact de l´empreinte globale massive de l´unique super puissance du monde.

 

Un monde sans Islam verrait toujours la plupart des rivalités tenaces meurtrières dont les guerres et les malheurs dominent la scène géopolitique. Si ce n´était pas la religion, tous ces groupes auraient trouvé d´autres bannières en dessous desquelles ils exprimeraient leur nationalisme et leur quête pour l´indépendance. Bien sûr, l´histoire n´aurait pas suivi exactement le même chemin comme elle l´a fait. Mais au fond, le conflit entre l´Est et l´Ouest reste toujours à propos des grandes questions historiques et géopolitiques de l´histoire humaine : l´ethnicité, le nationalisme, l´ambition, l´avidité, les ressources, les chefs locaux, le territoire de domination, le profit financier, le pouvoir, les interventions et la haine des étrangers, des envahisseurs et des impérialistes. Confronté à des questions intemporelles comme celles-ci, comment le pouvoir de la religion pourrait-il n´être pas invoqué ?

 

Souvenons-nous aussi que pratiquement tous les principaux horreurs du 20e siècle vinrent presque exclusivement des régimes strictement laïques : Léopold II de Belgique au Congo, Hitler, Mussolini, Lénine et Staline, Mao et Pol Pot. C´étaient les Européens qui ont imposé leurs « guerres mondiales » par deux fois au reste du monde – deux conflits globaux dévastateurs sans aucun vague parallèle dans l´histoire islamique.

 

Quelques-uns aujourd´hui pourraient souhaiter un « monde sans Islam » dans lequel ces problèmes n´auraient vraisemblablement jamais eu lieu. Mais, en vérité, les conflits, les rivalités et les crises d´un tel monde pourraient ne pas apparaître si largement différents de ceux que nous connaissons aujourd´hui.

Note:

 

 

Graham E. Fuller est un précédent vice président du conseil national des renseignements « National Intelligence Council » à la CIA, chargé des prévisions stratégiques à long terme. Il est actuellement professeur adjoint d´histoire à l´université Simon Fraser à Vancouver. Il est l´auteur de plusieurs livres sur le Moyen Orient, dont « L´Avenir de l´Islam Politique » (chez Palgrave Macmillan, New York, 2003).

Traduction de l’anglais présentée par IYAD ABBARA sur El Khdhra du 27/01/2008
Le texte original est à consulter sur: Foreign Policy- January/February 2008.

Le texte français est copié du site: http://tunisiawatch.rsfblog.org/




La Rage de consommer

5042008

Extrait du Livre :

Mollahs de la consommation – Décembre 2006

Par Mohamed LOUIZI

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En mai 2004, les auteurs John de GRAAF, David WANN et Thomas NAYLOR, ont publié un livre chez les éditions FIDES, intitulé J’achète ! Combattre l’épidémie de surconsommation(1), étudiant et analysant les comportements de la surconsommation aux Etats Unies et même ailleurs, c’est à dire là où The Américain Dream multiplie les adeptes.

 

Le livre propose une lecture assez argumentée du quotidien de la surconsommation. Il s’est appuyé sur des données statistiques silencieuses et glaciales prouvant que nous sommes tous atteint, à des degrés très rapprochés, d’un virus social appelé : la rage de consommer.

 

Ce dernier se caractérise par les traits suivants : état pénible, contagieux, socialement transmissible, surcharge, endettement, anxiété et gaspillage. Résultant de la volonté acharnée d’avoir toujours plus et qui menace sérieusement les portes feuilles, les amitiés, les familles, les communautés et l’environnement (2).

 

Le livre traite ce virus, en montrant ses symptômes, en indiquant ses causes directes et indirectes et en proposant des « vaccins » et des « antidotes » efficaces visant à une guérison permanente et à un retour à des styles de vie moins coûteux et plus humains(3).

 

Ce virus se traduit dans les apparences par la fièvre du shopping, l’épidémie des faillites, l’enflure des attentes, la congestion chronique, le stress de l’excès, les convulsions familiales, le sentiment d’inutilité, l’épuisement des ressources naturelles, la dépendance aux choses matériels, l’insatisfaction quasi permanente…etc. (4)

 

Et pour s’arrêter que sur l’élément qui nous intéresse, le livre déplore que le nombre de personnes déclarant faillites chaque année, aux Etats Unies, est beaucoup plus élevé que le nombre de diplômés universitaires. La dette des gens en faillites est équivaut à 22 mois de salaires(5), mais faut-il d’abord trouver un travail permettant et aidant au remboursement de ses dettes. La chroniqueuse Ellen Goodman, dans All Consuming Passion, résume ce cycle vicieux dont lequel s’abrite des individus et des familles, ainsi : « La norme, c’est de porter des vêtements qu’on achète pour aller travailler, de traverser des embouteillages dans une voiture qu’on est encore entrain de payer, afin d’obtenir l’emploi dont on a besoin pour pouvoir se payer les vêtements, la voiture et la maison, qu’on laisse vide toute la journée pour pouvoir se permettre d’y habiter » (6).

 

Ce style de surconsommation a rendu la vie insupportable, routinière et vide de sens. Lorsque la Mère Teresa vint aux Etats-Unis pour recevoir un diplôme honorifique, elle déclara : « C’est l’endroit le plus pauvre que j’aie jamais vu ! »(7). Robert Seiple, directeur de l’organisation caritative chrétienne « Vision Mondiale », ajoute qu’ : « Elle ne parlait pas de l’économie, des fonds communs de placement, de Wall Street, ni du pouvoir d’achat. Elle parlait de la pauvreté de l’âme » (8). Dans le même sens, Lee Atwater, stratège électoral du Parti républicain, a fait un aveu peu avant de mourir d’une tumeur cérébrale, il a dit : « Les années 1980, c’était l’acquisition : celle de la richesse, du pouvoir, du prestige. Je le sais. J’ai acquis plus de richesses, de pouvoir et de prestige que la plupart des gens. Mais on a beau acquérir tout ce qu’on veut, on finit tout de même par se sentir vide » (9).

 

La rage de consommer est aussi un problème familial. Certaines études montrent, qu’à cause de cette maladie, et en l’espace d’une génération, le temps que les parents consacrent à leurs enfants a décliné d’au moins 40%. Puisque les parents travaillent davantage, pour gagner davantage, pour acheter davantage, mais aussi pour rembourser leurs dettes. L’une de ses études a démontré que les couples américains trouvent à peine 12 minutes par jour pour se parler !

 

La rivalité avec les voisins mène plusieurs familles à l’endettement et engendre des conflits latents sur les questions d’argent qui entraînent souvent la séparation et l’éclatement de la famille. Les conseillers dans les relations familiales rapportent que les discussions sur l’argent constituent un facteur qui précipite 90% des cas de divorce engendrant des situations sociales chaotiques et très coûteuses sur tous les plans : éducatif, sécuritaire, social, économique…

 

 

Pour plus de détails sur cette maladie, une lecture de ce livre, est vivement conseillé, elle montrera d’autres facettes diaboliques de la rage de consommer touchant la totalité des gens, quelque soit leur religion, leur système de valeur, de référence, leur éducation ou leur statut socioprofessionnel.

Faillites personnelles, ici et ailleurs

 

Aujourd’hui, plusieurs études statistiques publiées parlent des menaces réelles que causent « la rage de consommer » arrosée par la pratique de l’usure dans les sociétés « occidentales ». Des articles nous interpellent sur l’explosion des faillites en Grande Bretagne, d’autres alertent sur l’état de surendettement en France ou sur les pulsions catastrophiques de surconsommation attisées par les prêts à intérêt aux Etats-Unies…etc.

 

Le Figaro a publié un article le 20 mai 2006, intitulé « Inquiétudes sur le niveau d’endettement des ménages » alertant sur le surendettement. Pour l’auteur : « La vraie raison de s’alarmer se trouve du côté du surendettement des Français. Selon la Banque de France, les crédits à l’habitat ont augmenté de 15% l’an dernier, soit un rythme double de celui des crédits à l’investissement des entreprises ». «Par rapport à leur revenu disponible, l’endettement des ménages est passé de 49% en 1995 à 57% en 2003 et 64% en 2005», s’est inquiété le gouverneur de la Banque, Christian Noyer, dans sa lettre annuelle au président de la République. «La solvabilité des Français atteint des seuils critiques», résument les économistes de la Société Générale.

 

L’émission télévisée « C dans l’air », de la chaîne publique française « France 5 », a choisit comme thème de l’une de ses débats, diffusé pour la dernière fois le vendredi 16 juin 2006, le thème « Vivre à crédit », en invitant Robert Rochefort (Sociologue et directeur du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie), Marie-jeanne Husset (Directrice de rédaction du mensuel 60 millions de consommateurs) et Elie Cohen (Economiste, directeur de recherche du Centre national de recherche scientifique au CEVIPOF). Lors de cette émission, les intervenants ont commenté et analysé, entre autres, le dernier rapport de la Banque de France, rendu publique le 23 mai 2006, annonçant que le taux d’endettement des ménages français atteint un niveau record en 2005, avec une dette qui a représenté 64 % du revenu disponible brut.

 

L’endettement s’est accéléré en 2005, en augmentant de 10,5 %, contre 9,9 % en 2004. Selon l’Observatoire de l’Endettement des Ménages (OEM), 52,6 % des ménages français étaient endettés en novembre 2005. 73 % des débiteurs surendettés le deviennent de manière passive, c’est-à-dire à la suite d’accidents de la vie. La perte de son emploi demeure le facteur dominant (31 %), suivi du divorce, de la séparation ou du décès du conjoint (17 %).

 

Cette progression est due à la poursuite de la hausse des prêts à l’habitat, les crédits à court terme ne représentant que 4,5 % de l’encours total de dettes des ménages. Le crédit fait des ravages et jamais les ménages n’ont eu de dettes aussi importantes en France. Sans compter les faillites personnelles de plus en plus nombreuses. La France demeure malgré tout beaucoup moins endettée que la plupart de ses voisins européen, et donc extrêmement moins que les ménages américains, dont le taux d’endettement est de l’ordre de 130 % de leur revenu disponible.

 

Sébastien MARTIN, du journal Le Figaro, a publié le 8 août 2006, un article intitulé « Les faillites personnelles explosent au Royaume-Uni ». Il rappelle des chiffres réels, traduisant cela. Quelque 26 000 personnes se sont déclarées en faillites personnelles au deuxième semestre soit un bond de 66 % par rapport au chiffre de la même période de l’an dernier. À ce rythme la barre de 100 000 faillites individuelles devrait être dépassée pour la première fois cette année, soit plus qu’un doublement en deux ans.

Marie Phoenix a publié un autre article, le 6 février 2006, allant dans le même sens et intitulé « Immobilier UK : nombre record des faillites personnelles » sur le site : leblogefinance.com, en se basant sur un dépêche de l’AFP, montrant que le nombre de ménages britanniques contraints de se déclarer en faillite en raison d’une dette devenue insupportable a battu un nouveau sommet en 2005, avec 67 580 foyers, selon les derniers chiffres officiels publiés. Le nombre de faillites est en hausse de 45% par rapport à 2004, traduisant une augmentation record jamais atteinte depuis 45 ans. En 2005, 10 260 ménages britanniques, incapables de rembourser leurs emprunts, ont été dépossédés de leur maison. Soit 70 % de plus qu’en 2004.

 

Dans le site Internet officiel de La Poste Suisse, un article publié le 4 août 2006, attire l’attention, par son titre d’abord « Personne n’est immunisé contre l’endettement » et par ses données relativement inquiétantes. Selon l’auteur, le nombre des faillites personnelles a atteint un nouveau record cette année, Les chiffres enregistrés par l’Association Suisse des Sociétés Fiduciaires de Recouvrement (VSI) montrent que bon nombre de citoyens suisses sont aussi endettés. Les branches des commandements de payer, des faillites et des exécutions de saisies ont enregistré des valeurs records: en 2005, les sociétés membres de la VSI ont émis environ 850 000 mandats d’encaissement et environ 1 million de mises en demeure. Le volume des créances s’élevait à 3,7 milliards de francs (1 CHF = 0,648 EURO).

 

En Belgique, et malgré la légère baisse du nombre de surendettés de 2004 à 2005, expliquée principalement par les modifications techniques légales, le chiffre reste colossal. A la fin de l’année 2005, 343 020 personnes (ou 501 102 contrats de crédit pour un montant de 1,84 milliard d’euros) en défaut de paiement pour les contrats de crédit à la consommation et d’emprunts hypothécaires, étaient répertoriées auprès de la Banque nationale de Belgique. Cela équivaut à 4,2% de la population adulte (10)

 

Le 12 avril 2006, Georges Quioc a publié un article dans Le Figaro, intitulé « Les faillites personnelles en plein boom aux Etats-Unis », qui montre que plus de deux millions d’américains se sont déclarés en faillite personnelle l’année dernière, soit 30% de plus que l’année précédente, selon les statistiques judiciaires américaines. Sur le seul dernier trimestre 2005, leur nombre a bondi de 80%.

 

Ce fléau de l’endettement et du surendettement est devenu un phénomène généralisé sur l’ensemble des ménages, suivant le style de vie matérialiste ou le Américan way of life, que ce soit dans les pays européens et américains ou même dans les pays dits « en voie de développement ».

Notes :

1- John de Graaf, David Wann, Thomas Naylor, J’achète ! Combattre l’épidémie de surconsommation, Traduction de Michel Saint-Germain, Les Editions FIDES, 2004

2- Ibid., page 22.

3- Ibid., pages 241 à 330.

4- Ibid., pages 35 à 165.

5- Ibid, page 48.

6- Ibid, page 68.

7- Ibid., page 114.

8- Ibid., page 114.

9- Ibid., page 114.

10- Source : Observatoire du Crédit et de l’Endettement (2004), Crédit et endettement des ménages. 10 ans d’Observatoire, p. 15. publié sur le site : http://www.luttepauvrete.be/chiffres_surendettement.htm

A suivre prochainement:

« Rage de Consommer: Vaccins pour se guérir !«  




Martin Luther King … rêves de justice et de liberté !

4042008

http://www.dailymotion.com/video/x2vlq1




Vers une révolution de l’islam en Turquie ? (Par Alain Gresh)

24032008

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Le site de la BBC britannique publie le 26 février un article de son correspondant pour les affaires religieuses Robert Pigott, intitulé « Turkey in radical revision of Islamic texts ».

Ce texte est important, et je l’ai traduit intégralement. Deux remarques cependant :

— le Département des affaires religieuses dont il est question dépend directement de l’Etat qui, en Turquie, contrôle lui-même directement les cultes. On est donc loin d’une situation à la française de séparation des Eglises et de l’Etat ;

 

— le fait que ce soit l’Etat qui lance cette réforme est remarquable (d’autant que le gouvernement est contrôlé par un parti issu de l’islamisme), mais cette réforme sera-t-elle largement acceptée par les musulmans turcs ?

 

Notons aussi, concernant l’islam, le livre Who speaks for islam ? , qui démolit bien des préjugés et montre que l’immense majorité des musulmans rejette les attaques terroristes contre des civils et partage les aspirations universelles à la démocratie.

La Turquie lance une réforme radicale des textes musulmans

Le puissant Département des affaires religieuses a chargé une commission de théologiens de l’université d’Ankara d’opérer une révision fondamentale des hadiths, les textes les plus sacrés de l’islam après le Coran. Les hadiths sont une collection de milliers de dits qui sont attribués au prophète Mohammed.

 

Les hadiths sont le principal guide pour les musulmans pour interpréter le Coran et la source de la vaste majorité des lois musulmanes (charia). Mais l’Etat turc considère que les hadiths ont une influence négative sur la société et croit qu’ils contribuent à brouiller les valeurs originelles de l’islam. Il affirme qu’un nombre significatif de ces dits n’ont pas été formulés par le prophète et que d’autres méritent une réinterprétation. Les commentateurs affirment que c’est la théologie même de l’islam qu’il faut réinterpréter pour effectuer un renouveau radical de la religion. Les promoteurs de ce projet affirment que l’esprit logique et rationnel qui était inhérent à l’islam quand il est né il y a mille quatre cents ans doit être redécouvert. Certains affirment que ce projet équivaut à une Réforme de la religion.

 

Jusqu’à présent, les officiels turcs étaient réticents à la révision des hadiths, car ils étaient conscients qu’une telle réforme pourrait susciter parmi les musulmans traditionalistes des controverses. Mais ils ont parlé à la BBC de leur projet et de leurs ambitions.

 

L’examen légal des hadiths se déroule à l’université de l’école théologique d’Ankara.

 

Un des conseillers du projet, Felix Koerner, affirme que certains hadith ont été inventés des centaines d’années après la mort du prophète Mohammed pour servir les objectifs des sociétés d’alors. « Malheureusement, affirme-t-il, vous pouvez justifier par de prétendus hadith la pratique musulmane ou pseudo-musulmane de la mutilation génitale des femmes. » « Vous pouvez trouver des messages qui disent : « voici ce que le Prophète nous a ordonné de faire ». Mais vous pouvez montrer historiquement comment ils ont été inventés, influencés par d’autres cultures et ont été adoptés en prétendant qu’ils appartenaient à la tradition musulmane. »

 

L’argument est que la tradition musulmane a été graduellement capturée par diverses cultures, souvent conservatrices, cherchant à utiliser la religion pour différentes formes de contrôle social. Des dirigeants de ce projet Hadith affirment que des générations successives ont embelli les textes, attribuant leur but politique au prophète Mohammed lui-même.

 

La Turquie veut balayer ce « bagage culturel » et revenir à une forme d’islam dont elle affirme qu’il est en accord avec les valeurs originelles et celles du Prophète.

 

C’est là que le caractère révolutionnaire de ce travail apparaît. Même certains hadith reconnus comme ayant été prononcés par Mohammed ont été changés et réinterprétés. Le professeur Mehmet Gormez, un important officiel du Département des affaires religieuses et un expert dans les hadiths, nous en donne un exemple parlant.

 

« Il y a certains messages qui interdisent à la femme de voyager trois jours ou plus sans la permission de son mari. Ce sont des messages authentiques. Mais ce n’est pas une interdiction religieuse. Elle est venue parce que, du temps du Prophète, il n’était pas sûr pour la femme de voyager seule. Mais le temps a passé, et les gens ont rendu permanent ce qui n’était prévu que comme temporaire, pour des raisons de sécurité. »

 

Ce projet justifie son intervention audacieuse sur des hadiths qui remontent à mille quatre cents ans par une recherche académique rigoureuse. Le professeur Gormez souligne un autre discours du Prophète disant qu’il était « impatient de voir le jour où les femmes pourraient voyager seule sur de longues distances ». On comprend ainsi, dit-il, quel était le but du Prophète.

 

Pourtant, jusqu’à présent, l’interdiction demeure et permet de limiter le déplacement de certaines femmes musulmanes aujourd’hui.

 

Pour aider à ce programme de renouveau, la Turquie a donné une formation théologique à 450 femmes, et nommé des imams appelés « vaizes ». Elles ont pour tâche d’expliquer l’esprit originel de l’islam à des communautés isolées à l’intérieur de la Turquie.

 

Une des ces femmes, Huyla Koc, regarde une mer de foulards à une réunion dans le centre de la Turquie et explique aux femmes que l’égalité, la justice et les droits humains sont garantis par une interprétation précise du Coran et confirmés par les hadith revus.

 

Elle dit que, pour le moment, l’islam est largement utilisé pour justifier la violente répression des femmes. « Il y a des crimes d’honneur », explique-t-elle. « Nous entendons dire que des femmes sont tuées parce qu’elles ont épousé la mauvaise personne ou qu’elles ont fui avec la personne qu’elles aimaient. Il y a aussi la violence contre les femmes dans leurs familles, y compris le harcèlement sexuel par des oncles ou d’autres. Cela n’est pas autorisé en islam. Nous devons le leur expliquer. »

 

Selon Fadi Hakura, un spécialiste de la Turquie à Chatham House (Londres), la Turquie ne fait rien moins que de recréer l’islam, le transformant d’une religion à laquelle on doit obéir en une religion devant servir les gens dans une démocratie séculaire moderne. Pour cela, l’Etat crée un nouvel islam. « Cela ressemble à la Réforme dans le christianisme », affirme-t-il. « Pas exactement la même chose, mais, si l’on y pense, cela change les fondements théologiques de la religion. »

 

Jusqu’à présent, explique Fadi Hakura, la Turquie laïque [je traduis le terme anglais secularist par séculaire ou par laïque] a voulu créer une nouvelle politique pour l’islam, maintenant elle tente de « façonner un nouvel islam ».

 

De manière intéressante, l’école de théologiens d’Ankara qui travaille sur ces nouveaux hadiths a utilisé des techniques et une philosophie critiques occidentales. Ils sont même allés plus loin, rejetant l’opinion pourtant établie que des textes moins anciens (souvent plus conservateurs) avaient préséance sur les textes plus anciens. « Il faut les voir comme un tout », dit Fadi Hakura. « Vous ne pouvez pas dire, par exemple, que les versets sur la violence ont préséance sur les versets pacifiques. Cela est beaucoup utilisé au Proche-Orient, ce type d’idéologie. Je ne peux pas vous dire combien ce changement est fondamental. »

Source :

http://blog.mondediplo.net




Mosquée de Kampala :Petite histoire d’une inauguration à la Kadhafi !

22032008

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Plusieurs personnes ont été blessées et les vies de neuf chefs d’Etat africains présents sur les lieux ont été mises en danger quand leurs gardes rapprochées respectives se sont affrontées mercredi lors de la cérémonie d’ouverture de la plus grande mosquée d’Afrique dans la capitale ougandaise, Kampala, a appris la PANA sur place.

 

Des journalistes et plusieurs gardes armés ont été blessés dans le pugilat qui a opposé les éléments des gardes rapprochées des chefs d’état du Kenya, de la Tanzanie, du Burundi, du Rwanda, du Mali, de la Somalie, du Soudan, de la Libye et de Djibouti, qui se sont envoyés des coups de poing et de pied et ont sortis leurs armes les uns contre les autres.

 

L’incident est survenu peu après que le guide libyen Muammar Kadhafi et son hôte, le président ougandais Yoweri Museveni, ont officiellement inauguré la mosquée, dont la construction avait été commencée en 1972 par l’ex président ougandais, Idi Amin.

 

La bagarre a éclaté quand la garde rapprochée de M. Kadhafi, qui n’a cessé de se quereller avec la garde présidentielle ougandaise à chaque évènement depuis leur arrivée en Ouganda dimanche, aurait refoulé les éléments de la sécurité des autres pays à l’entrée de la mosquée.

 

La garde présidentielle ougandaise a réagi violemment à cette tentative de l’écarter, se jetant sur la garde rapprochée arabe. Lors de cet affrontement musclé, M. Museveni a momentanément perdu l’équilibre après avoir été poussé contre un mur par un garde du corps libyen costaud.

 

Le président rwandais Paul Kagame s’est également retrouvé au beau milieu de la bagarre, sa garde rapprochée ayant dû se joindre à la mêlée quand des gardes du corps ougandais et libyens sont venus vers lui en se battant.

 

Les gardes du corps des autres présidents et Premiers ministres ont alors fait formé un rempart autour de leurs patrons respectifs, tirant parfois leurs armes, alors qu’ils semblaient dépassés par la situation.

 

A la fin du pugilat qui a duré six minutes et qui a laissé en sang une dizaine de gardes du corps, les responsables du protocole libyen et ougandais se sont mutuellement accusés d’irrespect et de racisme.

 

« Qu’est-ce que vous faites? Essayez-vous de tuer notre guide? Pourquoi essayez-vous tout le temps d’empêcher notre garde d’avoir accès à notre guide? », a demandé un responsable du protocole libyen en colère.

 

Dans une réponse également courroucée, un officiel ougandais a déclaré: « Pourquoi vous pensez-vous supérieur? Qu’est-ce qui vous fait croire que nous ayons de mauvaises intentions contre M. Kadhafi? Vous devriez savoir que le pays hôte est largement responsable de la sécurité de tout chef d’Etat en visite et certainement que les organes de sécurité ne font que leur travail. Quiconque tentera de les arrêter ou de les bloquer de quelque manière que ce soit sera traité comme il le mérite ».

 

La bagarre a fait plusieurs blessés parmi les membres du protocole, tandis que plusieurs journalistes ont perdu leurs caméras et leurs appareils enregistreurs.

 

On ne sait pas ce qui a été décidé lors d’une réunion de crise convoquée par les autorités ougandaises, le chef de la police, le général de division Kale Kayihura et le chef de l’Armée, le général Aronda Nyakairima, n’ayant accepté de faire aucun commentaire.

 

Le capitaine Edison Kwesiga, porte-parole de la Brigade de la Garde présidentielle ougandaise (PGB) a confirmé les relations hostiles entre les gardes rapprochées ougandaise et libyenne, en déclarant, « on se battait toujours car c’est notre responsabilité d’assurer la sécurité de tout chef d’Etat en visite ».

 

La bagarre a enlevé presque tout son éclat à la cérémonie d’ouverture de la mosquée, dont la construction a mis 36 ans pour être achevée et qui peut accueillir jusqu’à 17.000 fidèles pour une séance de prières.

 

Elle est située sur une colline qui était un fort colonial baptisé du nom d’un capitaine britannique, Lugard, au coeur de la capitale, Kampala.

 

Des musulmans interrogés par la PANA ont déclaré que la mosquée rappelait certains des souvenirs agréables des bienfaits du dictateur, le défunt Idi Amin Dada, qui avait commencé la construction de la mosquée avec l’aide financière de l’Arabie Saoudite.

 

« C’est un grand jour et qu’Allah soit remercié pour avoir permis l’achèvement de la construction. Elle avait été commencée par Idi Amin puis avait été interrompue lors de son renversement. Les gouvernements successifs ne s’en sont jamais occupés jusqu’au retour récent de sur la scène politique de M. Kadhafi, qui a financé son achèvement », a déclaré Salim Abdul Noor, 39 ans.

 

« Ceci doit nous rappeler que si Amin est diabolisé comme le pire dictateur de l’Afrique, il a fait beaucoup de choses pour ce pays dont les gouvernements successifs ont largement profité », a-t-il affirmé.

 

Un musulman suédois de 57 ans en visite, Adly Abu Hajar, a déclaré que cette mosquée avait apporté l’unité entre les musulmans.

« Pendant les 10 jours que j’ai passé ici, j’ai trouvé que ce complexe a apporté l’unité aux musulmans ougandais. Il y a tant de factions mais cette mosquée les a réuni et leur a permis de s’identifier à une maison commune » a fait remarquer M. Hajar.

 

Kampala 20 mars 2008

Source :

www.afriquenligne.fr




L’histoire cachée des « caricatures de Mahomet » – (par Thierry Meyssan)

6032008

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Le procès de Charlie Hebdo s’est ouvert le 7 février 2007 à Paris dans l’affaire dite des « caricatures de Mahomet ». En pleine campagne électorale présidentielle, de hautes personnalités sont venues témoigner à la barre en faveur « de la laïcité et de la liberté d’expression ».

 

La presse et les responsables politiques manifestent une quasi-unanimité. Donnant le ton général dans son éditorial, le quotidien atlantiste Le Monde écrit : « Le procès de Charlie Hebdo est celui d’un autre âge, d’un autre temps. Même si les plaignants n’invoquent pas cet argument, il faut avoir en mémoire que ce qui a déclenché la polémique, c’est la représentation du prophète Mahomet, qui, aux yeux de l’islam, est un blasphème. On est donc en présence d’une querelle obscurantiste » (1).

 

Sans écouter le grief des plaignants, ni attendre le jugement du tribunal, la parole publique assimile les associations de musulmans à des groupes obscurantistes, étrangers à la République laïque et moderne. Au nom de la laïcité, on stigmatise les fidèles d’une grande religion. Soyons alertés par ce paradoxe : au nom de la laïcité, nous perdons le sens de la tolérance. Ressaisissons-nous avant de plonger tête baissée dans la « guerre des civilisations » (2).

 

La laïcité, la vraie, est fille de la Raison. Prenons le temps d’analyser la genèse et les enjeux de ce conflit. Nous allons voir que cette affaire a été soigneusement organisée. Malgré les apparences, les personnes qui ont publié les caricatures et celles qui ont organisé les manifestations dans le monde musulman ne sont pas des adversaires. Elles agissent de concert pour nous dresser artificiellement les uns contre les autres.

Les apparences

 

En septembre 2005, la presse danoise rapporte qu’un auteur pour enfants ne parvient pas à trouver un illustrateur pour un ouvrage consacré à Mahomet car ceux-ci ont peur de critiquer l’islam. Réagissant à ce conformisme, le rédacteur en chef du plus grand quotidien du pays lance un concours d’illustrateurs dans son journal. Bientôt douze caricatures sont publiées.

 

En novembre, la Société islamique du Danemark, qui s’estime outragée, exige des excuses et organise une manifestation devant les locaux du quotidien. Les positions se durcissent et plusieurs journalistes font état de menaces de mort qu’ils ont reçues. Une délégation de la Société islamique du Danemark rédige un dossier sur l’affaire et alerte la Ligue arabe et l’Organisation de la conférence islamique. Onze ambassadeurs à Copenhague demandent à rencontrer le Premier ministre danois pour résoudre la crise naissante, mais celui-ci fait valoir qu’il n’a aucun pouvoir sur la presse et décline la rencontre.

 

La presse rapporte en novembre qu’un parti politique pakistanais offre une prime à qui tuera un des dessinateurs. Le Premier ministre danois condamne ces propos, mais il s’avère vite que l’information est fausse.

 

En décembre, le sommet de la Conférence islamique, puis celui des ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe évoquent l’affaire. Le Haut-commissaire des Nations- unies lance une enquête sur le racisme de la presse danoise. Le Conseil des ministres du Conseil de l’Europe note l’attitude dilatoire du gouvernement danois dans une affaire qui relève du racisme et non de la liberté de la presse.

 

En janvier 2006, le Premier ministre danois rappelle avec insistance dans son message de bonne année son attachement à la liberté d’expression. Le procureur de Viborg classe sans suites la plainte pénale déposée par les organisations musulmanes sous le double chef d’inculpation de blasphème et d’incitation à la haine.

 

En février, des manifestations se multiplient dans le monde contre les représentations et les intérêts danois. Des drapeaux et des ambassades sont brûlés, des produits boycottés. La réprobation du monde musulman s’étend à la France, ou un quotidien a publié les caricatures, puis à toute l’Europe qui semble complice.

 

À Paris, les caricatures sont reprises dans France Soir, puis dans Charlie Hebdo suscitant une plainte de la Grande Mosquée de Paris (GMP) et de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). Alors que la classe dirigeante fait bloc derrière ces publications, le président Jacques Chirac reçoit les plaignants à l’Élysée et rappelle que la liberté d’expression est une responsabilité.

 

Les contradictions

 

Voilà une histoire simple, dont les évènements semblent s’enchaîner de manière cohérente. Pourtant, plusieurs éléments sonnent faux.

 

Si le rédacteur en chef d’un grand quotidien danois s’est insurgé contre la difficulté d’illustrer un livre pour enfants, comment en est-il arrivé à publier des caricatures qui ne sont certainement pas destinées aux enfants ?

 

Le Jyllands-Posten est le quotidien le plus diffusé au Danemark. Positionné à droite, il mène depuis trois ans une violente campagne anti-immigrés. Il n’a cessé de multiplier les articles et les éditoriaux pour insinuer que l’islam n’est pas compatible avec la démocratie et que les musulmans ne sont pas intégrables dans la société danoise. Ce matraquage a été conduit pour soutenir la réélection de la coalition gouvernementale d’Anders Fogh Rasmussen. En trois ans, le Jyllands-Posten a submergé le Danemark avec son discours islamophobe, dont le Premier ministre est devenu le héraut.

 

La coalition libérale-conservatrice a renversé les sociaux-démocrates qui ont dominé la scène politique pendant 80 ans. Elle a poussé le pays à remettre en cause l’État-providence et à se lancer dans une politique effrénée de privatisations et de dérégulation. Selon une technique électorale classique, la populations supportant mal la brutalité de ces changements, Anders Fogh Rasmussen a tenté de déplacer le débat des questions sociales vers la désignation de boucs émissaires : les étrangers.

 

Le Conseil danois de la presse a admonesté le Jyllands-Posten, en mars 2002, pour avoir violé la déontologie de la profession en soulignant sans raison l’origine ethnique de personnes impliquées dans une affaire criminelle. Le Premier ministre n’avait pas manqué alors de voler au secours du journal en dénonçant le politiquement correct qui se serait emparé de la profession.

 


La violence du journal a été relevée dans le rapport de l’European Network Againt Racism, la fédération des associations anti-racistes européennes, dans son rapport 2004 sur le Danemark (3). Le Jyllands-Posten y est décrit comme une publication d’extrême-droite. Cet observatoire a conduit une analyse du contenu du journal pendant trois mois. Il a relevé que 53 % des chroniques, 55 % des articles, 71 % des brèves, 73 % des tribunes libres, 79 % des éditoriaux et 81 % des courriers de lecteurs traitant des minorités étrangères les présentent de manière négative.

 

En d’autres termes, le journal n’a pas publié ces caricatures pour libérer les illustrateurs danois d’une auto-censure oppressante, mais comme un élément dans une vaste campagne d’incitation à la haine.

 

Seconde incohérence : Pourquoi des dessins qui visent à brocarder une religion l’assimilent-elle au terrorisme ?

 

Le concours de caricatures a été lancé par le responsable du supplément culturel dominical du journal, Fleming Rose. Il se définit comme « juif sioniste » et n’éprouve aucun état d’âme lorsqu’on lui fait remarquer que le Jyllands-Posten fut partisan, dans les années 30 et 40, du fascisme et du nazisme. Menacé de mort après la publication des caricatures, Fleming Rose a préféré se réfugier aux États-Unis que rester sous la protection de la police danoise.

 

Fleming Rose est un ami du théoricien de l’islamophobie, Daniel Pipes (4). Dans un article du 29 octobre 2004, Rose relate ses discussions avec Pipes et soutient ses thèses. « Pipes est surpris qu’il n’y ait pas d’alarme plus forte en Europe face au défi que représente l’islam au regard de la chute du taux de fécondité et de l’affaiblissement de l’identité historique et culturelle », écrit-il.

 

Daniel Pipes est l’auteur de cette célèbre formule : « Tous les musulmans ne sont pas terroristes, mais tous les terroristes sont musulmans ». Sur cette base, il préconise une surveillance policière systématique de tous les musulmans aux États-Unis et en Europe. Les dessins édités par Fleming Rose vont plus loin encore : ils insinuent que tous les musulmans sont des terroristes en puissance.

 

Merete Eldrup, la directrice du Jyllands-Posten est l’épouse d’Anders Eldrup, lui-même directeur de la compagnie nationale des hydrocarbures la Danish Oil and Natural Gas (DONG). Depuis cinq ans, c’est-à-dire depuis l’arrivée de la coalition libérale-conservatrice au pouvoir, M. Eldrup et le Premier ministre participent aux réunions annuelles du Groupe de Bilderberg. Ce club très fermé est une émanation de l’OTAN qui y invite, y teste et y adoube les messagers de l’Amérique en Europe.

 

Depuis la première guerre du Golfe, en 1991, et plus encore depuis les attentats de septembre 2001, les services de l’OTAN développent des études sur le thème de l’ennemi intérieur. Les banlieues islamisées d’Europe seraient des repaires de terroristes. Baignant dans cette atmophère, Fleming Rose et Merete Eldrup ne voient donc chez les musulmans que des terroristes potentiels.

 

Trosième incohérence : Pourquoi le Premier ministre danois a-t-il négligé les médiations lorsqu’elles étaient possibles ?

 

Anders Fogh Rasmussen n’est pas seulement l’auteur de Fra socialstat til minimalstat (De l’État socialiste à l’État-minimal), il est surtout le fils spirituel d’Uffe Ellemann-Jensen, ancien président de son parti. Celui-ci était longtemps l’homme de Washington dans le pays. Ministre des Affaires étrangères et vice-Premier ministre de 1982 à 1993, il élabora une doctrine qui porte son nom selon laquelle un petit État comme le Danemark peut jouer un grand rôle sur la scène internationale en ouvrant la voie aux États-Unis. Il réussit à convaincre l’opinion publique danoise, fort réticente, de participer à la Guerre du Golfe, en 1991. Il sut aussi reconnaître avant tout autre pays l’indépendance des États baltes, provoquant ainsi l’éclatement de l’Union soviétique dans l’onde de choc de la dissolution du Bloc de l’Est. En 1995, il postula au secrétariat général de l’OTAN, mais Jacques Chirac s’y opposa avec force, faisant valoir l’alignement complet d’Ellemann-Jensen sur Washington. Alors qu’il n’est plus aux affaires, Uffe Ellemann-Jensen s’est prononcé contre les caricatures.

 

Anders Fogh Rasmussen met en œuvre la « doctrine Ellemann-Jensen » de cheval de Troie des États-Unis. Ainsi, lorsqu’il a assuré la présidence tournante de l’Union européenne au second semestre 2002, il a préparé les accords secrets passés entre l’Union et les États-Unis dans le cadre du Nouvel agenda transatlantique ; accords qui ont été signés le 22 janvier 2003 et qui ont autorisé l’enlèvement, la séquestration et la torture par la CIA et le MI6 de suspects n’importe où dans l’Union (5).
Selon un rapport du Conseil de l’Europe, la pratique des enlèvements, séquestrations et tortures se serait considérablement développée. Plus d’une centaine de victimes ont été identifiées. Ce sont exclusiement des musulmans.

 

Au même moment, M. Rasmussen publie dans The Times de Londres une tribune libre co-signée avec sept autres chefs de gouvernements européens pour tenter d’embarquer l’Union dans la guerre en Irak (6). En définitive, il enverra plus de 500 hommes participer à l’occupation du pays. Ils sont stationnés près de Basra à Camp Denevang. Lorsqu’il se confirmera que l’Irak ne disposait pas d’armes de destruction massive, il fut établi que — comme George W. Bush et Tony Blair— Anders Fogh Rasmussen avait intentionnellement menti à ses concitoyens pour les faire entrer en guerre.

 

Non seulement le Premier ministre n’avait aucune envie d’appaiser la crise des caricatures, mais celle-ci sert ses objectifs politiques en creusant un fossé entre les civilisations. La tension renforce sa position intérieure et la stratégie internationale de ses alliés. Certes, le boycott a coûté au Danemark 1 milliard de couronnes (134 millions d’euros), mais à n’en pas douter les États-Unis sauront le dédommager.

 

Un livre publié par le journaliste Tøger Seidenfaden (lui-même membre du Groupe de Bilderberg) et l’historien Rune Engelbreth Larsen établit, sur la base de 4 000 documents officiels, que le Premier ministre a tout fait pour provoquer la crise. Ainsi, il a délibérement menti à l’opinion publique en faisant croire que les ambassadeurs de la Ligue arabe réclamaient une censure religieuse lorsqu’ils demandaient un dialogue pour limiter la propagation du racisme (7).

 

Dans son rapport annuel sur le Danemark, le Comité européen contre le racisme et l’antisémitisme (dépendant du Conseil de l’Europe et non pas de l’Union européenne) exprime sa « grande préoccupation » face au développement d’un « climat d’intolérance et de xénophobie envers les réfugiés et les demandeurs d’asile ainsi que les groupes minoritaires en général, et les musulmans en particulier ». Il en rend directement responsable le Premier ministre et le Parti populaire danois, qui soutient la coalition gouvernementale. Il dénonce la non-application systématique de la loi réprimant le racisme (8).

 

Quatrième incohérence : Alors que ces caricatures sont d’une médiocrité accablante et qu’elles ont d’abord plus suscité le mépris que la colère, comment se fait-il qu’elles ont enflammé le monde musulman avec plus de force que l’occupation de la Palestine, l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak, et le bombardement du Liban ?

 

Dès la publication des caricatures, des organisations musulmanes danoises se sont réunies pour élaborer une riposte commune. Elles ont déposé une plainte au double chef de blasphème (art. 140 du Code pénal danois) et d’appel à la haine et à la discrimination contre un groupe de personne eu égard à son appartenance religieuse (art. 266b). Parallèlement à cette action collective, certains participants à ce regroupement organisèrent des manifestations et un lobbying auprès des ambassadeurs d’États musulmans à Copenhague autour d’Ahmad Abou Laban (9), l’iman de la groupusculaire Société islamique du Danemark (Islamik Trossamfund) et de son ami Ahmed Akkari autodésigné porte-parole d’un Comité européen de défense du prophète créé pour l’occasion. Il s’agissait pour eux d’élargir le débat à la question générale des discriminations dont les musulmans sont victimes au Danemark. Pour ce faire, ils constituèrent un dossier de 43 pages qu’ils illustrèrent avec des caricatures, dont celles du Jyllands-Posten.

 

Cependant, le « Dossier Akkari » comprend aussi des dessins autrement plus insultants que ceux du Jylands-Posten. On y présente par exemple un musulman accroupi en prière et sodomisé par un chien. C’est à la lecture de ce document que de nombreuses autorités arabes et musulmanes, civiles et religieuses, se sont mobilisées. Surtout, c’est ce dossier qui a convaincu les relais d’opinion dans le monde musulman que les caricatures portaient sur Mahomet et sur l’islam.

 

Abou Laban et Akkari ont entrepris une tournée internationale au cours de laquelle ils ont rencontré le secrétaire général de la Ligue arabe, le grand mufti du Caire, le directeur de l’université Al-Azhar, le grand mufti de Beyrouth, le cheik Faldlallah du Hezbollah, le cardinal Sfeir, et le grand mufti de Damas.

 

Ce périple est d’autant plus surprenant qu’Abou Laban n’aurait jamais dû entrer sur le territoire égyptien où il est interdit de séjour, tout comme aux Émirats arabes unis. Laban est en effet l’un des commandants d’un mouvement partiellement clandestin, le Hizb ut-Tahrir (Parti de la libération) que les nationalistes arabes ne portent pas dans leur cœur.

 

Créé en 1953 par le juriste palestinien Taqiuddin al-Nabhani, le Hizb ut-Tahrir prétend vouloir rétablir le califat ottoman qui domina et opprima le monde arabe. Ce mouvement a évidemment été très mal perçu par les États arabes qui y ont vu, à tort ou à raison, un groupe d’illuminés manipulés par les services britanniques pour maintenir leur influence dans la région. Le fondateur mourut à Beyrouth, en 1977. Bien que le parti se présente comme non-violent, son programme ne laisse aucun doute sur ses intentions. Il prévoit de créer un État islamique unique placé sous l’autorité dictatoriale d’un calife et appliquant une interprétation sévère de la charia. Le calife doit être secondé par un émir du Jihad qui devra mobiliser tous les hommes de plus de 15 ans et livrer la guerre à tous les non-musulmans.

 

Le quartier général du Hizb ut-Tahrir n’est pas installé à Istanbul, comme on pourrait le croire, mais à Londres, où il jouit d’une forte protection policière bien que le Premier ministre Tony Blair l’ait qualifié d’organisation terroriste. Les principaux dirigeants londoniens du mouvement sont rémunérés comme très hauts cadres de multinationales anglo-saxonnes de l’informatique, bien que ce type d’emploi nécessite une accréditation secret-défense.

 

À défaut d’être populaire dans le monde arabe, les partisans du rétablissement du califat ottoman le sont auprès de quelques populations turcophones d’Asie centrale. Le Hizb ut-Tahrir fomente des troubles dans toute cette région, jusque et y compris au Xin Kiang chinois, quels que soient les régimes en place. On éprouve de la compassion pour ses membres lorsqu’ils sont arrêtés et torturés par le régime de Karimov en Ouzbékistan, mais cela ne signifie pas qu’ils seraient plus doux que leurs tortionnaires s’ils arrivaient au pouvoir.

 

Les États de la région n’ont pas tardé à comprendre le danger que représente le Hiz ut-Tahrir. Ils le considèrent comme instrumenté par la CIA et le MI6 au même titre que les moudjahidines afghans le furent contre l’URSS (10) et se sont unis pour le combattre. C’est l’un des objectifs de l’Organisation de coopération de Shangaï, la nouvelle alliance russo-chinoise.

 

La manipulation en France

 

France Soir est le premier titre français à reproduire les caricatures. Le quotidien, qui était alors en faillite, faisait l’objet d’âpres luttes d’influence entre financiers voulant en prendre le contrôle. Les personnels qui décident de cette publication sont liés à un mystérieux repreneur potentiel du journal dont on ne connaitra le nom que quelques mois plus tard. Il s’agit du marchand d’armes Arcadi Gaydamak, président du Bétar (la milice du Likoud) et du club de football du même nom, candidat à la mairie de Jérusalem. Son identité avait été masquée le plus longtemps possible car il fait l’objet d’un mandat d’arrêt international pour fraude fiscale.

 

Une semaine plus tard, les caricatures sont reprises par Charlie Hebdo. Comme l’a montré Cédric Housez dans nos colonnes, l’hebdomadaire satirique se focalise depuis la fin 2003 sur la dénonciation du péril musulman. Il prend position contre la participation de Tariq Ramadan au Forum social européen, pour l’interdiction du voile, contre la politique arabe de la France, pour la politique d’Israël, etc. (11)

 

Pour France Soir, comme pour Charlie Hebdo, ces publications prolongent des campagnes de presse déjà anciennes au service de l’idéologie néoconservatrice de la « guerre des civilisations ». Elles font preuve d’efficacité puisque la classe dirigeante française, quasi-unanime, feint de ne pas voir le propos anti-musulman et apporte son soutien à ce bel exercice de la liberté d’expression. Seule voix discordante, Jacques Chirac souligne que « la France, pays de laïcité, respecte toutes les religions et toutes les croyances ».

 

Allant un peu plus loin encore dans l’hypocrisie, Charlie Hebdo publie Le Manifeste des douze. L’islamisme y est dénoncé comme le nouveau totalitarisme (12) et opposé à la liberté d’expression. Parmi les signataires, on retrouve, outre Philippe Val directeur du journal, la députée affabulatrice néerlandaise Ayaan Hirsi Ali, les journalistes Caroline Fourest et Antoine Sfeir, et l’essayiste Bernard Henry-Lévy.

 

La Grande Mosquée de Paris et l’Union des organisations islamistes de France (UOIF) ont porté plainte contre Charlie Hebdo. Plusieurs candidats à l’élection présidentielle française ont apporté leur soutien à l’hebdomadaire satirique, au nom de la « liberté d’expression ». D’abord Corinne Lepage (Cap 21) et Dominique Voynet (Les Verts) par voie de pétition. Puis François Bayrou (UDF) et François Hollande (représentant Ségolène Royal, PS) en venant témoigner à la barre lors du procès. Enfin, Nicolas Sarkozy (UMP) en adressant une lettre au tribunal. Jacques Chirac, qui était déjà intervenu au début de la polémique, ne s’est pas exprimé à nouveau, mais il a offert son avocat à la GMP et à l’UOIF. Le jugement sera connu le 15 mars 2007.

 

Nicolas Sarkozy a joué ici un rôle particulier. Lors de la publication des dessins, il avait, en tant que ministre de l’Intérieur et des Cultes, refusé d’engager des poursuites judicaires et conseillé aux associations membres du Conseil des musulmans de France de s’en charger. Puis, à leur plus grande surprise, il a envoyé in extremis une lettre aux avocats de Charlie Hebdo pour soutenir le journal. D’où l’hésitation du Conseil des musulmans de France à démissionner en bloc.

 

Blasphème ou incitation à la haine ?

 

Nous reproduisons ici la caricature la plus discutée. Elle représente un homme portant un turban qui est une bombe. Selon le Jyllands-Posten, cet homme serait Mahomet et le dessin brocarderait les extrémistes qui se réclament de ce prophète pour pratiquer le terrorisme. Or, sur le turban du personnage, on peut lire la profession de foi des musulmans : « Dieu est grand et Mahomet est son prophète ». Le personnage n’est donc en aucun cas Mahomet lui-même, mais un musulman emblématique. Le turban-bombe vise à associer son image et celle du terroriste. Ce message stigmatise les musulmans dans leur ensemble et constitue un appel à la haine normalement sanctionné par la loi dans toute société démocratique.

 

C’est à tort que l’on parle des « caricatures de Mahomet » là où il s’agit de caricatures des musulmans (13).

 

Dans un premier temps, il ne faisait aucun doute pour le tribunal que cette caricature ne relevait pas de la critique d’une religion, mais bien de l’injure et/ou de la diffamation envers un groupe de personnes au regard de son appartenance supposée à une religion. En effet, le tribunal a déclaré irrecevable une plainte d’une association religieuse qui voulait défendre les croyants en l’islam, mais a accepté celles de la GMP et de l’UOIF parce que les statuts de ces deux associations prévoient de défendre les droits de leurs adhérents en tant que justiciables et non en tant que croyants. Pourtant, dans un second temps, le président du tribunal a laissé se dérouler les débats comme s’il s’agissait d’un procès sur le droit de critiquer l’islam.

 

Dans cette affaire, il est désormais établi que les principaux protagonistes ont menti (le Jyllands-Posten à propos de ses objectifs, le Premier ministre danois quant aux revendications des ambassadeurs arabes, la Société islamique du Danemark sur la nature des caricatures, et Abou Laban sur son engagement politique). Il est également établi que tous ces protagonistes sont liés à l’administration états-unienne, laquelle promeut la « guerre des civilisations ».

Notes :

Thierry Meyssan : Analyste politique, fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage paru : L’Effroyable imposture 2 (le remodelage du Proche-Orient et la guerre israélienne contre le Liban).

(1) « Procès d’un autre âge », éditorial, Le Monde, 7 février 2007.

(2) « La « Guerre des civilisations » » par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 4 juin 2004.

(3] ENAR Sshadow report 2004 Danemark, ENAR, pp. 40-43.

(4] « Daniel Pipes, expert de la haine », Voltaire, 5 mai 2004.

(5] « L’Union européenne a autorisé par écrit les prisons secrètes de la CIA dès janvier 2003 », Voltaire, 13 décembre 2005.

(6] « Europe and America must stand united », The Times, 29 janvier 2003. Voir analyse dans « La crise irakienne divise l’Europe entre atlantistes et indépendantistes », Voltaire, 30 janvier 2003.

(7] Karikaturkrisen. En undersøgelse af baggrund og ansvar par Tøger Seidenfaden et Rune Engelbreth Larsen, Gyldendal, København 2006.

(8] Troisième rapport sur le Danemark, adopté le 16 décembre 2005 et rendu public le 16 mai 2006, ECRI, Conseil de l’Europe.

(9] Ahmad Abou Laban est décédé des suites d’un cancer, le 1er février 2007.

(10] « Enemies bought, friends sold : John Laughland The Uzbek upheaval is seen as a ’people power’ movement but is likely to cement US control of the region », The Guardian, 19 mai 2005

(11] « Vendre le « choc des civilisations » à la gauche » par Cédric Housez, Voltaire, 30 août 2005.

(12] « Choc des civilisations : la vieille histoire du « nouveau totalitarisme » » par Cédric Housez, Réseau Voltaire, 19 septembre 2006.

(13] Parmi les dessins du Jyllands-Posten, un seul représente Mahomet. Mais ce n’est pas une caricature. C’est le seul dessin destiné à illustrer un livre pour enfants.

Source :

http://www.voltairenet.org/







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