La fabrication du consentement – Noam Chomsky

26012009

Manufacturing consent - Part. 1/9

http://www.dailymotion.com/video/k3bzlk3iMGGNnNhcr0

Manufacturing consent - Part. 2/9

http://www.dailymotion.com/video/kqXB76BO39xPoghd0m

Manufacturing consent – Part. 3/9

http://www.dailymotion.com/video/k6Qh1ab1aRuxTNhgMv

Manufacturing consent – Part. 4/9

http://www.dailymotion.com/video/k2OQAZayxAiVP0hmB7

Manufacturing consent – Part. 5/9

http://www.dailymotion.com/video/k4CR3ApvDKH9d2hn14

Manufacturing consent – Part. 6/9

http://www.dailymotion.com/video/k4zQGOUtBFbk5OhpNa

Manufacturing consent – Part. 7/9

http://www.dailymotion.com/video/k46lX6kH7BeQ7thqba

Manufacturing consent – Part. 8/9

http://www.dailymotion.com/video/k7cNwYhZY2bKRhhqEB

Manufacturing consent – Part. 9/9

http://www.dailymotion.com/video/k53WQiB5ct7nUXhr2p




Robert Fisk: Et nous nous demanderons pourquoi ils nous haïssent ?

8012009

Par Robert Fisk*

(The Independent – 7/01/2009)

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Une fois encore, Israël a ouvert les portes de l’enfer pour les Palestiniens. Quarante morts civils réfugiés dans une école des Nations Unies, et trois encore dans une autre école. Pas mal pour une nuit de travail dans la bande de Gaza pour l’armée qui croit en la « pureté des armes ». Mais pourquoi devrions-nous être surpris ?

Avons-nous oublié les 17500 morts – presque tous des civils, la plupart des enfants et des femmes – de l’invasion du Liban par Israël en 1982 ; les 1700 civils palestiniens morts dans le massacre de Sabra et Chatila ; le massacre à Qana en 1996 dans une base des Nations unies de 106 civils réfugiés libanais , dont plus de la moitié étaient des enfants ; le massacre des réfugiés de Marwahin en 2006, à qui Israël avait ordonné de fuir, et qui ont été tués par un hélicoptère israélien ; les 1000 morts de 2006 durant les bombardements et l’invasion du Liban, dont la quasi-totalité étaient des civils ?

Ce qui est étonnant, c’est que de nombreux dirigeants occidentaux, de nombreux présidents et premiers ministres et, je le crains, de nombreux rédacteurs en chefs et journalistes, ont cru à ce vieux mensonge qui dit que les Israéliens prennent grand soin d’éviter les pertes civiles. « Israël fait tous les efforts possibles pour éviter les pertes civiles », avait déclaré un ambassadeur d’Israël quelques heures seulement avant le massacre de Gaza. Et chaque président et Premier ministre qui a utilisé ce mensonge comme prétexte pour éviter un cessez-le-feu a désormais sur les mains le sang du massacre de la nuit dernière. Si George Bush avait eu le courage de demander un cessez-le-feu immédiat 48 heures plus tôt, ces 40 civils, personnes âgées, femmes et enfants, seraient en vie.

Ce qui s’est passé n’est pas seulement honteux. C’est une infamie. Est-il excessif de le qualifier de crime de guerre ? C’est pourtant ainsi ce que nous nommerions cette atrocité si elle avait été commise par le Hamas. C’est bien un crime de guerre, j’en ai peur. Après avoir rendu compte en tant que journaliste de tant de massacres perpétrés par les armées du Moyen-Orient – par les troupes syriennes, par les troupes irakiennes, par les troupes iraniennes, par des soldats israéliens – je suppose que ma réaction devrait être le cynisme. Mais Israël affirme qu’il mène notre guerre contre le « terrorisme international ». Les Israéliens prétendent qu’ils se battent dans la bande de Gaza pour nous, pour nos idéaux occidentaux, pour notre sécurité, pour nos valeurs. Et nous sommes également complices de cette barbarie qui s’est abattue sur Gaza.

J’ai déjà écrit que les excuses données par l’armée israélienne avaient déjà servi par le passé pour ces atrocités. Puisqu’elles pourraient bien resurgir dans les prochaines heures, en voici quelques-unes : ce sont les Palestiniens qui ont tué leur propre réfugiés ; les Palestiniens ont exhumé des corps de cimetières et les ont disposés dans les ruines ; en fin de compte ce sont les Palestiniens qui sont à blâmer car ils ont soutenu une faction armée ; les combattants Palestiniens utilisent délibérément des réfugiés innocents comme couverture.

Le massacre de Sabra et Chatila a été commis par les alliés d’Israël, l’extrême-droite phalangiste libanaise, sous les yeux des troupes israéliennes qui n’ont pas réagi pendant 48 heures, comme la commission d’enquête israélienne l’a révélé. Quand Israël en a été blâmé, le gouvernement de Menachem Begin a accusé le monde entier de diffamation. Quand l’artillerie israélienne a tiré des obus sur la base des Nations Unies à Qana en 1996, les Israéliens ont affirmé que des hommes en armes du Hezbollah avaient également trouvé refuge dans la base. C’était un mensonge. La responsabilité des 1000 victimes de la guerre de 2006 – qui a débuté lorsque le Hezbollah a capturé deux soldats israéliens à la frontière – a tout simplement été rejetée sur le Hezbollah. Israël a prétendu que les corps des enfants tués dans le deuxième massacre de Qana pouvaient avoir été exhumés d’un cimetière. Encore un mensonge. Le massacre de Marwahin n’a jamais fait l’objet d’excuse. Les gens du village ont reçu l’ordre de fuir, ont obéi aux ordres israéliens et ont ensuite été attaqués par un hélicoptère de combat Israélien. Les réfugiés ont pris leurs enfants et les ont installés autour du camion dans lequel ils voyageaient, pour que les pilotes israéliens puissent voir que c’étaient des civils innocents. Mais l’hélicoptère, volant très près, les a abattu. Seuls deux ont survécu, en simulant la mort. Israël ne s’est même pas excusé.

Douze ans plus tôt, un autre hélicoptère israélien a attaqué une ambulance transportant des civils d’un village voisin – de nouveau, après avoir reçu l’ordre par Israël de quitter les lieux – et a tué trois enfants et deux femmes. Les Israéliens ont affirmé qu’un combattant du Hezbollah se trouvait dans l’ambulance. C’est faux. J’ai couvert l’ensemble de ces atrocités, j’ai enquêté sur chacune d’entre elles et parlé aux survivants. De même qu’un certain nombre de mes collègues. Avec pour résultat, bien sûr, de se voir accusé du pire des crimes : l’antisémitisme.

Et j’écris ce qui suit sans éprouver le moindre doute : nous allons entendre une fois encore tous ces mensonges scandaleux. Nous blâmerons le Hamas – Dieu sait pourtant qu’il y a suffisamment de reproches à lui faire sans y ajouter ce crime. Nous entendrons peut-être aussi le mensonge des cadavres venant d’un cimetière. Nous aurons pratiquement à coup sûr le mensonge du Hamas qui était dans l’école de l’ONU. Et nous aurons très certainement le mensonge de l’accusation d’antisémitisme. Et les phrases creuses de nos dirigeants qui rappelleront au monde que c’est le Hamas qui à l’origine a rompu le cessez-le-feu. Ce n’est pas vrai. C’est Israël qui l’a rompu en premier le 4 novembre, lorsque ses bombardements ont tué six Palestiniens dans la bande de Gaza, puis de nouveau le 17 novembre quand un autre bombardement a tué quatre autres Palestiniens.

Oui, les Israéliens ont droit à la sécurité. Les vingt Israéliens qui sont morts en 10 ans à proximité de la bande de Gaza forment en effet une triste statistique. Mais 600 Palestiniens sont morts en un peu plus d’une semaine, des milliers au fil des ans depuis 1948 – lorsque le massacre israélien de Deir Yassin a contribué à mettre en branle l’exode des Palestiniens de cette partie de la Palestine qui est devenue Israël. Tout cela est d’une toute autre ampleur. Cela ne ressemble pas à un affrontement sanglant comme le Moyen Orient en est coutumier, mais à une atrocité de l’ampleur de celles des guerres des Balkans dans les années 1990.

Mais bien évidemment, lorsqu’un Arabe, en proie à une fureur totale, ressentira contre l’Occident une colère aveugle et incendiaire, nous dirons que cela n’a rien à voir avec nous. Pourquoi donc nous haïssent-ils, allons-nous nous demander ? Ne prétendons pas que nous ne connaissons pas la réponse.

* Robert Fisk : Correspondant de The Independent au Moyen Orient

Source et traduction : Contre info




Les Musulmans et la Palestine

5012009

Par Tariq Ramadan

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A l’écoute des sentiments exprimés par les musulmans à travers le monde, on perçoit une émotion de colère et de révolte mêlée à une profonde expression d’impuissance. Les massacres actuels ne sont que la confirmation de ce qui est bien connu : la « communauté internationale » s’intéresse très peu au sort des Palestiniens et tout se passe comme si l’Etat d’Israël, avec le soutien des Etats-Unis et de quelques Etats européens, avait imposé un état de terreur intellectuelle. Parmi les présidents et les rois personne n’ose parler, personne n’est prêt à dire la vérité. Tous sont paralysés par la peur.

Alors que le conflit israélo-palestinien est parfois perçu, et vécu, comme crucial quant à la relation entre l’Occident et l’Islam, de nombreux musulmans ne savent plus comment agir et réagir. Qu’est-ce que l’islam a à voir avec ce conflit ? Doit-on en faire une préoccupation religieuse dans le but d’appeler la « umma » entière à se mobiliser ? Questions essentielles en vérité.

Les musulmans à travers le monde font face à trois phénomènes distincts. Premièrement, dans les sociétés majoritairement islamiques ou en Occident, ils voient qu’ils ne peuvent attendre aucune réaction des gouvernements, et particulièrement des Etats arabes. Ils adoptent la position de la complicité silencieuse, de l’hypocrisie et du mépris des vies palestiniennes. Deuxièmement, la couverture des medias occidentaux est alarmante avec une majorité d’entre eux acceptant et reproduisant la version israélienne des faits : les deux belligérants seraient de force égale, avec la victime agressée (Israël) agissant en légitime défense. Quelle distorsion ! Toutefois, le troisième facteur est particulièrement intéressant : alors que 73% des Européens soutenaient Israël en 1967, plus de 67% soutiennent aujourd’hui les Palestiniens. Avec le temps, la compréhension et la sensibilité ont évolué : les populations ne suivent pas aveuglément les jeux et les prises de position hypocrites de leurs élites politiques.

En considérant ces facteurs, les musulmans à travers le monde, et particulièrement en Occident, doivent clarifier leur position. Tout en refusant de transformer la guerre israélo-palestinienne en un conflit religieux, ils ne doivent pas nier sa dimension religieuse et, donc, prendre une position claire. D’un point de vue islamique il doit être clair que leur résistance n’est pas dirigée contre les juifs (l’antisémitisme est anti-islamique) ; cibler des civils innocents doit être condamné des deux côtés et l’objectif doit être pour les juifs, les chrétiens et les musulmans (avec les femmes et les hommes d’autres religions ou sans religion) de vivre ensemble avec des droits égaux et une égale dignité.

Les Palestiniens ne céderont jamais et Israël, nonobstant son incroyable puissance de feu, n’a pas gagné le conflit. Les musulmans à travers le monde doivent être la cheville ouvrière du souvenir et de la résistance. Non pas comme des musulmans contre Israël, ou les Etats arabes hypocrites mais, plus largement, pour la justice avec tous ceux (croyants ou non) qui refusent de subir un lavage de cerveau et d’être réduits à l’état de spectateurs impuissants. Il est temps de créer de larges alliances et des synergies autour d’objectifs politiques clairs.

Si le Moyen-Orient est en train d’apprendre quelque chose aux musulmans, c’est de cesser d’agir isolément et de revenir aux valeurs universelles qu’ils partagent avec leurs concitoyens. Ils doivent réaliser qu’ils sont dans et avec la majorité. Manifestations, articles et autres sont nécessaires mais il faut aller plus loin. Lancer un mouvement global de résistance non violente à la politique violente et extrémiste de l ’Etat d’Israël est devenu impératif. La violence infligée, sous nos yeux, à une population d’un million et demi d’êtres humains fait de notre silence, de nos divisions et même de nos réactions émotionnelles très limitées des attitudes somme toute indignes, malsaines, inhumaines. Une vraie et digne résistance exige un engagement, de la patience est une stratégie, à long terme, d’information, d’alliance et de participation démocratique non violente.

Article paru le 2 janvier 2009 dans le Guardian

Source :

http://www.tariqramadan.com




Permis de tuer !

2012009

Par Nabil El-Haggar *

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Quand la vérité n’est pas libre, la liberté n’est pas vraie !

Prévert

Il est 11h 30 du matin, c’est la sortie de l’école des filles. Le visage peureux, une mère ne trouve pas sa fille de dix ans. Son regard figé comme s’il se préparait à plonger dans le vide, à s’éloigner de la vie pour fuir la réalité qu’il devine, exprime à lui tout seul la souffrance de millions de palestiniens qui dure depuis plus de soixante ans. Réfugiée de génération en génération, comme des milliers de palestiniens, cette femme a vécu dans la peur du lendemain, la peur d’une arrestation, d’une humiliation, d’un bombardement, peur de mourir ou de voir les siens mourir.

Un missile vient de frapper les alentours de l’école. Il sera difficile d’identifier le corps de la fillette sans nom. Écoles, mosquées, universités, maisons, magasins, hôpitaux, postes de polices et ministères sont bombardés : plus de 360 morts et 1600 blessés. Grands et petits, écoliers et policiers, filles et garçons, commerçants, employés et combattants, personnes n’est à l’abri de raids et bombardements aussi ciblés soient-ils.

Une fois de plus, Israël a lâché sa puissance destructrice sur Gaza pour « se défendre contre le harcèlement par le Hamas », disent les officiels israéliens. On pourrait croire qu’il s’agit d’un Etat puissamment armé qui harcèle l’Etat hébreu, lequel ne fait que « se défendre » et ça marche !

Il est vrai que la puissance israélienne ne réside pas seulement dans sa puissance militaire, elle est aussi dans sa capacité, avec la complicité bienveillante d’une partie des médias, à se faire passer pour victime.

Or qui ne sait pas encore que le territoire de Gaza est palestinien et qu’Israël est la puissance occupante qui a pillé ses ressources, fait souffrir sa population des décennies durant et le soumet depuis deux ans, par la puissance militaire, à un blocus total qui a asphyxié l’ensemble des activités et un million et demi de personnes qu’elle a pourtant l’obligation de protéger en vertu du droit international.

Ce n’est donc pas le Hamas qui a commencé les hostilités. La porte parole du gouvernement israélien ne fait qu’entonner que « les Israéliens ont le droit de vivre en sécurité ». Les Palestiniens, eux sont réduits depuis 1967 à vivre sans droit aucun, à côtoyer l’horreur de l’occupation militaire. Quelle comédie de faire croire que le Hamas serait véritablement menaçant pour Israël… Cela en rappelle une autre qui s’est passée en Irak !

Nous savons qu’Israël ne fait rien au hasard. Alors, quels sont les messages de l’opération militaire dite « plomb durci » ?

Le premier est électoral, adressé aux Israéliens qui doivent élire la nouvelle équipe gouvernementale. Plus l’équipe de la ministre israélienne des Affaires étrangères, Tzipi Livni se montre intransigeante, plus elle sera gagnante.

Le deuxième est à destination de l’équipe Obama: Israël n’acceptera aucun éventuel changement dans la politique américaine à son égard.

Le troisième est adressé à l’Autorité palestinienne, laquelle pourrait récolter le fruit de l’offensive contre le Hamas en échange d’une soumission encore plus grande aux exigences israéliennes.

Enfin, la dernière est à l’attention de l’ensemble des résistants en Palestine et aux Palestiniens citoyens d’Israël. La Ministre Livni lors d’une réunion de la Knesset s’est adressée à un député palestinien : « va à Gaza et ne reviens pas » !

Alors après un tel massacre, que se passera-t-il ?

D’abord, précisons que le Hamas, malgré ses déclarations menaçantes, n’a pas les moyens d’arrêter l’offensive.

Il est clair que la résistance armée telle qu’elle a été menée n’est pas en mesure de vaincre une telle machine de guerre. Il est de la responsabilité de la résistance palestinienne d’en tirer enfin la leçon pour repenser la nature de sa résistance.

Il est de la responsabilité de l’Autorité palestinienne de reconnaître son incapacité à protéger son peuple. Par conséquent, elle devrait arrêter toute négociation avec Israël, se dissoudre et mettre les territoires palestiniens sous protection de la communauté internationale, tout en organisant la résistance populaire contre l’occupation.

Quant aux pays arabes, incapables d’instaurer le moindre rapport de force face à Israël, vont-ils enfin comprendre que chaque jour de souffrance palestinienne est un jour en moins dans la survie de leurs régimes ?

Reste à savoir si l’Occident se rendra compte que chaque jour de souffrance palestinienne, d’impunité d’Israël et d’absence d’une solution politique respectueuse de tous les droits de Palestiniens est un affaiblissement de droits de l’Homme et de sa crédibilité dans la région. Ce qui se traduit par le renforcement de la confessionnalisation du conflit israélo-palestinien et de l’intégrisme islamiste au Moyen-Orient et au cœur de l’Occident.

* Nabil El-Haggar : Universitaire – Université des Sciences et Technologie de Lille

Source : www.palestine-solidarite.org




Le mouton qui blasphème – Par Fethi Benslama*

6122008

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Il y a quelque temps, le caricaturiste algérien Dilem mettait en scène, le jour de la fête du sacrifice, un mouton fuyant à toute vitesse, poursuivi par un homme brandissant un couteau. Dans la bulle, le mouton dit : « Mais pourquoi veulent-ils m’égorger ? Pourtant, je ne suis ni une femme ni un intellectuel. »

Voyez-vous, mesdames, messieurs, chers amis, ce mouton blasphème : non seulement il veut se soustraire à la place que lui assigne Dieu dans ses saintes écritures, lorsqu’il a voulu le substituer au fils du prophète Abraham, mais, de plus, ce mouton parle et, ce faisant, il brouille les frontières de la création divine entre l’homme et l’animal. La bête parle et fait de l’humour avec les affaires religieuses : c’est ignoble…

Il y a plus grave encore : en courant plus vite que l’homme qui veut le trucider, il ridiculise ce paisible musulman sacrifiant et humilie l’ensemble de la communauté musulmane, sinon la totalité des milliards de musulmans morts et vivants. Mais le pire n’est-il pas que ce mouton fuyant de peur devant un musulman qui veut le manger est de toute évidence islamophobe !

Se fondant sur cette lecture, même des années après, ce mouton insoumis pourrait voir, ce soir, au Théâtre du Soleil de la dite « Cartoucherie », se lever un imam spontané qui le cartouche d’une fatwa.

Nous verrons alors le MROPP (Mouvement pour Ramener les Ovins chez les Prédicateurs Paranoïaques) intenter un procès pour diffamation de sacrifiants ; tandis que la République, par ses voix les plus autorisées, présenterait ses excuses à tous les pratiquants modérés de méchouis sacrés, et les assurerait de son respect.

Merci, cher Dilem, d’avoir dessiné un mouton blasphémant, car tu m’as fourni ce soir la première page de mon propos, pour tenter de faire parvenir, le plus simplement, l’étonnement de ton mouton à ceux qui, aujourd’hui, ne veulent pas savoir, ne veulent pas comprendre, que voici des années, au nom de l’islam, tout est prétexte non seulement à interdire, à condamner, à excommunier, mais à éradiquer ce qui peut représenter l’« ironie de la communauté », la critique de son mythe, la désidentification à ses saintetés viriles et carnivores.

Voici des années que la tonsure de l’esprit arme le censure qui tue. Car la censure au nom de l’islam tue, sacrifie, grille au feu de l’Enfer et dévore les insoumis, afin de les soumettre à la religion de la soumission.

Par où commencerai-je la visite de ce mémorial invisible du trucide islamo-spasmophile ? Comment ferai-je pour nommer tous ceux qui, pour une plaisanterie, pour un article, pour un roman, pour un essai, ou simplement pour avoir été la fille, le fils, la sœur ou le frère de l’auteur, ont été transformés, par l’édit d’un commandeur des croyants, par un émir pétrolifère ou barbifique, par un chef de potent-état, par un imam sporadique, ou un illettré coranique fatwatant, transformé, disais-je, en moutons traqués, quand le couteau ou l’acide sulfurique de l’exécuteur ne les a pas rattrapés et anéantis. Comment nommer tous les anonymes de la fabrique des apostats ? Hélas, je ne le pourrai pas, le temps manque et la liste n’est pas établie – le sera-t-elle jamais ?

Je presse le pas et je me souviens que, pour l’époque actuelle, quelques années avant l’affaire Rushdie, déjà en 1985, le tribunal des mœurs du Caire avait condamné à la prison l’éditeur et l’imprimeur des Mille et Une Nuits, et ordonné l’autodafé sur la place publique de la voix de Shéhérazade.

Je me souviens qu’en 1988 paraît en Arabie Saoudite un livre qui jette l’anathème sur plus d’une centaine d’écrivains arabes morts ou vivants : Salama Moussa, Shibli Shmmayyil, Naguib Mahfouz, Lofti as-Sayyid, Muhammad al-Jabiri, Shakir Shakir, Saïd Aql, Adonis, etc.

Je me souviens qu’en 1989 le roman de Salman Rushdie, les Versets sataniques, est déclaré blasphématoire par Khomeyni, qui appelle au meurtre de l’auteur ainsi que tous les éditeurs du roman. Salman Rushdie, dont la vie pendant des années a été celle d’une bête traquée, a eu la chance de bénéficier de la protection de la police de son pays européen d’adoption.

Je me souviens que ses traducteurs italien et japonais furent tués, respectivement, à Milan et à Tokyo ; que le recteur de la Mosquée de Bruxelles et son adjoint, qui ont voulu trouver une issue théologique à la fatwa, ont été frappés par les services secrets iraniens en mars 1989. Souvenez-vous des autodafés du livre au cœur de l’Europe, d’intellectuels turcs brûlés vifs dans une maison où ils se sont réunis pour défendre l’écrivain.

Souvenez-vous encore que la fatwa n’a jamais été abrogée, et qu’il y a quelques jours, le chef du Hezbollah libanais avait déclaré que si cette fatwa contre Rushdie avait été exécutée, il n’y aurait pas eu de caricatures danoises. Mais, en fait, l’appel au meurtre contre Rushdie a ouvert une jurisprudence par laquelle il est devenu loisible à n’importe quel imam spontané de prononcer une sentence de mort à l’encontre de n’importe quel intellectuel supposé musulman renégat, n’importe où dans le monde.

Je me souviens que le 8 juin 1992 l’écrivain Farag Foda, quarante-sept ans, a été criblé de balles, qui ont atteint également son fils Ahmad, quinze ans, et Wahid Rafaat Zaki, un ami de ce dernier. Une déclaration d’Al-Djamaa al-Islamiya a revendiqué l’assassinat de Foda, accusé d’être un apostat, de préconiser la séparation de la religion et de l’État et de préférer le système légal en vigueur à l’application de la charia. En décembre 1992, sur ordre d’Al-Azhar et « au nom de l’islam, religion de l’État », les œuvres de Foda, rééditées en hommage, sont interdites et saisies.

Je me souviens que le 3 septembre 1992, sur la grande place de la ville de Qatif, en Arabie Saoudite, le poète Sadiq Melallah a été décapité au sabre par les autorités de ce pays, pour crime de blasphème et d’abjuration.

Je me souviens qu’à partir de 1993 s’ouvre en Algérie l’hécatombe des intellectuels et artistes : assassinats de Djilali Liabès, sociologue, Tahar Djaout, écrivain, du psychiatre Mohammed Boucebci, président du comité de vérité sur la mort du premier, M’hammed Boukhobza, sociologue, Merzag Baghtache, journaliste et écrivain, Saad Bakhtaoui, journaliste, Abderrahmane Chergou, écrivain et journaliste, Youssef Sebti, poète et écrivain, Abdelkader Alloula, dramaturge et metteur en scène, Bakhti Benaouda, écrivain, Ferhat Cherkit, Youssef Fathallah, Lamine Lagoui, Ziane Farrah, etc. La liste est encore longue.

Je me souviens que le 24 septembre 1994 un groupe d’islamistes du Bangladesh prononce une fatwa contre Taslima Nasreen, la condamnant pour blasphème et mettant sa tête à prix, et que, sous la pression des manifestations islamistes, les autorités lancent un mandat d’arrêt contre elle, en juin 1994.

Je me souviens que le 14 octobre 1994 Naguib Mahfouz, quatre-vingt-trois ans, Prix Nobel de littérature, est poignardé à la gorge, au Caire, par un jeune intégriste.

Je me souviens que le 21 juin 1995 a été lancée l’accusation d’apostat contre Nasr Hamed Abu Zeid, professeur d’Université – ce qui signifie la mort – et qu’une cour d’appel du Caire avait conclu le 14 juin 1995 que cet homme avait insulté l’islam dans ses écrits, qu’il devait se séparer de son épouse car celle-ci, musulmane, ne pouvait rester mariée à un « apostat ». La cour de cassation du Caire a confirmé cet arrêt en août 1996. Un mois plus tard, le tribunal des référés de Guizeh a ordonné un « sursis à exécution », mais un avocat islamiste a interjeté appel de cette décision, qui a été confirmée en décembre 1996 par un autre tribunal.

Je me souviens qu’en avril 2000 l’écrivain Haydar Haydar a été déclaré apostat et qu’il fut condamné à mort pour son roman Festin pour les algues marines, publié sept ans plutôt à Chypre, parce que l’un des personnages de son roman disait : « Les lois des divinités bédouines, l’enseignement du Coran, c’est de la merde. » Après la condamnation pour une fiction de blasphème, à quand le meurtre pour blasphème inconscient ?

Je me souviens, je me souviens, je me souviens… J’arrête cette litanie au début du IIIe millénaire, car je voudrais vous inviter à découvrir par vous-même le long rouleau des traqués, des apostasiés, des condamnés, des assassinés, pour peu que vous osiez taper sur la Toile ces quelques mots : islam, meurtre, fatwa, censure – dans n’importe quel ordre. Vous découvrirez peut-être que certains noms qui vous sont un peu familiers, dont quelques-uns sont parmi nous ce soir, sont promis au gibet, le jour de leur arrivée au pouvoir, par des chefs islamistes réfugiés politiques dans telle ou telle capitale européenne. Je vous prie alors de ne pas les appeler pour leur dire : Quel courage ! Car, c’est là que se produit cette attaque de panique où ils commenceront à avoir peur de leur peur.

Non, ce n’est pas de ce genre de soutien dont ils ont besoin aujourd’hui, mais de votre résistance au piège auquel collaborent tant de démocrates et hommes de gauche européens qui, dans leur lutte contre le racisme, en sont venus à oublier la censure qui tue. Car une nouvelle machine a été depuis inventée, celle du « musulman humilié » : une machine infernale, puisque alimentée par une réalité certaine de mépris et des droits bafoués ici et là, tendant à justifier et à armer le mythe identitaire qui veut, au nom du sacré, poursuivre l’éradication de tout écart à la communauté des croyants, et légaliser, par les descendants de la révolution des libertés, l’empêchement de parler, d’écrire, de dessiner.

Dans les périodes les plus sombres de leur histoire, quand le colonialisme faisait régner son ordre de mépris et de négation des droits les plus élémentaires, les musulmans n’ont jamais considéré que leur Dieu était « humiliable », ni que les figures idéales de leur culture pouvaient être facilement diffamées : leur lutte pour leur dignité faisait simplement appel à l’égalité des droits, et non à la fabrique de la vengeance aveugle de l’« humiliation » – une notion inventée en Europe, qui appartient au lexique ecclésiastique de l’abaissement, de la honte, de la mortification, bref, à l’imaginaire de l’orgueil. Quand on tue des civils en masse, quand on égorge des hommes devant la télévision au nom de l’islam, n’est-ce pas là l’atteinte la plus grave contre laquelle les musulmans devraient protester ? Combien l’ont-ils fait ?

Le combat antiraciste pour le droit et l’égalité est aujourd’hui détourné, par le faux aiguillage de l’humiliation, vers la défense des mythes identitaires les plus terrifiants, vers le soutien à la religiosité des paranoïaques criminels, dont il blanchit les méfaits, en faisant de ses prédicateurs des victimes de notre liberté de penser, de parler et d’écrire. Nous parvenons aujourd’hui à cette situation de ségrégation où un homme ou une femme de culture musulmane a moins de légitimité à critiquer l’islam que des Européens de le faire pour le christianisme ou le judaïsme. Les premiers seront soupçonnés ou accusés d’« islamophobie », d’être les alliés objectifs de la droite raciste, alors que les seconds ne feraient qu’exercer un droit évident. Certains descendants des Lumières sont devenus aveugles aux lumières des autres.

Profitant de la supposée humiliation par les caricatures du Prophète, du supposé blasphème de personnes qui ne partagent pas la croyance des musulmans (peut-il y avoir blasphème là ou il n’y a pas croyance ?), les cinquante-sept pays de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) viennent de demander que le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, voué à remplacer la Commission des droits de l’homme de Genève, d’inscrire dans son texte fondateur l’article suivant : « La diffamation des religions et des prophètes est incompatible avec le droit à la liberté d’expression. »

Ils proposent de donner mandat au nouvel organisme de « promouvoir le respect universel de toutes les religions et valeurs culturelles », et de « prévenir les cas d’intolérance, de discrimination, d’incitation à la haine et à la violence [...] contre les religions, les prophètes et les croyances ». L’amendement de l’OCI précise que les attaques contre les religions causent des « dissonances sociales qui conduisent à des violations des droits de l’homme ».

Croyez-moi, même si cette proposition ne sera pas retenue, il en restera quelque chose. Elle est, en tout cas, le symptôme de la perversion, à l’œuvre aujourd’hui, qui veut que les droits de l’homme et le combat anti-raciste deviennent les défenseurs de l’idéologie islamiste et de sa censure qui tue.

« Le Manifeste des Libertés » à la Cartoucherie de Vincennes, Théâtre du Soleil, Mars 2006. Fethi Benslama est professeur de Psychopathologie à l’Université Paris-VII

Source : http://www.manifeste.org

Cette intervention* date du mois de mars 2006. Son contenu reste hélas d’actualité.

Je l’ai choisi pour vous, pour introduire à mon prochain article qui sera intitulé « Le stalinisme mystique tisse sa toile à Villeneuve d’Ascq« .

A suivre sur ce blog après la fête du sacrifice. Cette journée durant laquelle des centaines de millions de moutons seront égorgés de manière quasi-mécanique en livrant à ces centaines de millions de  sacrifiants, une quantité considérable de viande à congeler.

Cependant, le sens d’un tel acte continuerait à échapper à la majorité de ceux qui l’observent. Le jour où l’on comprendra  mieux sa signification et où l’on cernera davantage sa profondeur, ce jour-là, on cessera, je le pense, d’égorger ces centaines de millions de bêtes et on célébrera, sans égorger aucun mouton, et tous les jours de l’année, l’authentique valeur ajoutée de cette fête.  

En attendant, joyeuse fête à toutes et à tous !




L’importance du chat dans la méditation*

26062008

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Texte de Paulo COHELO

Lorsque j’ai écrit Veronika décide de mourir, un livre sur la folie, je me suis vu dans l’obligation de me demander quelle était la part de nos actes qui nous a été imposée par la nécessité, ou par l’absurdité. Pourquoi portons-nous une cravate ? Pourquoi la montre tourne-t-elle dans le « sens des heures » ? si nous vivons dans un système décimal, pourquoi le jour a-t-il vingt-quatre heures de soixante minutes ?

Le fait est que le nombre de règles auxquelles nous obéissons de nos jours n’ont aucun fondement. Pourtant, si nous désirons agir autrement, nous sommes considérés comme « fous » ou « immatures ».

En attendant, la société crée des systèmes qui, avec le temps, perdent leur raison d’être mais continuent d’imposer leurs règles. Une intéressante histoire japonaise illustre ce que je veux dire :

Un grand maître bouddhiste zen, responsable du monastère de Mayu Kagi, avait un chat, qui était sa vraie passion dans la vie. Ainsi, pendant les leçons de méditation, gardait-il le chat près de lui, afin de profiter le plus possible de sa compagnie.

Un matin, le maître, qui était assez vieux, fut trouvé mort. Le disciple qui avait le grade le plus élevé prit sa place.

« Qu’allons-nous faire du chat ? » demandèrent les autres moines.

En souvenir de son ancien instructeur, le nouveau maître décida de permettre que le chat continuât de fréquenter les leçons du bouddhisme zen.

Des disciples de monastères voisins, qui voyageaient beaucoup dans la région, découvrirent que dans l’un des temples les plus fameux du lieu, un chat prenait part aux méditations. L’histoire commença à se répandre.

Des années passèrent. Le chat mourut, mais les élèves des monastères étaient tellement habitués à sa présence qu’ils se débrouillèrent pour trouver un autre chat. Pendant ce temps, les autres temples introduisaient peu à peu les chats dans leurs méditations : ils croyaient que le chat était le vrai responsable de la célébrité et de la qualité de l’enseignement Mayu Kagi, et en oubliant que l’ancien maître était un excellent instructeur.

Une génération passa, et l’on vit apparaître des traités techniques sur l’importance du chat dans la méditation zen. Un professeur d’université développa une thèse – admise par la communauté académique – affirmant que le félin avait la capacité d’augmenter la concentration humaine et d’éliminer les énergies négatives.

Ainsi, durant un siècle, le chat fut considéré comme une partie essentielle de l’étude du bouddhisme zen dans cette région.

Et puis apparut un maître qui était allergique aux poils des animaux, et il décida d’éloigner le chat de ses pratiques quotidiennes avec les élèves.

Il eut une violente réaction de refus, mais le maître insista. Comme s’était un excellent instructeur, le rendement scolaire des élèves demeura le même malgré l’absence du chat.

Peu à peu, les monastères – toujours en quête d’idées nouvelles et lassés de devoir nourrir tant de chats – éliminèrent les animaux des leçons. Au bout de vingt ans, apparurent de nouvelles thèses révolutionnaires, portant des titres convaincants comme L’importance de la méditation sans le chat ou Equilibrer l’univers zen par le seul pouvoir de l’esprit, sans l’aide d’animaux.

Un autre siècle passa et le chat sortit totalement du rituel de la méditation zen dans la région. Mais il fallut deux cents ans pour que tout redevînt normal – personne ne s’était demandé, durant tout ce temps, pourquoi le chat se trouvait là.

Combien d’entre nous, dans la vie, osent se demander : pourquoi dois-je réagir de la sorte ? Jusqu’à quel point, dans nos actes, nous servons-nous de « chats » inutiles, que nous n’avons pas le courage d’éliminer, parce que l’on nous a dit que les « chats » étaient importants pour que tout fonctionne bien ?

Pourquoi, en cette dernière année du millénaire, ne cherchons-nous pas une manière d’agir différente ?

Note :

* Paulo COHELO, Comme le fleuve qui coule, Paris, Flammarion, 2006 : p.133-135 




Désacraliser l’œuvre des anciens

23062008

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Interview de Ghaleb Bencheikh* par Marc Semo

Qu’est-ce que le fondamentalisme dans l’islam ? 

C’est le retour à une supposée pratique des anciens, des pieux anciens – les fameux «salafs» -, réputés vertueux, nobles et valeureux. Pourtant, seul Dieu peut savoir s’ils étaient réellement pieux à ce point, car ils étaient des hommes et se comportaient comme tels, y compris en s’entre-déchirant après la mort du Prophète. Une certaine hagiographie les a pourtant toujours présentés comme des gens irréprochables et merveilleux. Ils étaient proches du Prophète et donc censés avoir pratiqué l’islam originel, avant qu’il n’ait connu sa corruption dans l’histoire. Le discours des fondamentalistes fait de ce retour à l’âge d’or, sur le plan éthique, la panacée de tous les problèmes auxquels sont confrontés les musulmans aujourd’hui. Ils font du Coran la seule source de droit et l’unique modèle de constitution fondant l’Etat islamique contemporain. Le fondateur des Frères musulmans, l’Egyptien Hassan al-Banna, fut le premier à le théoriser ainsi au milieu du XXe siècle. Ses continuateurs clament que Dieu ne se trompe jamais et qu’il suffit donc d’appliquer au pied de la lettre ce qu’il dit pour trouver le salut. Les plus intelligents se rendent bien compte qu’il est impossible d’appliquer dans le monde contemporain littéralement et intégralement tout le Coran, par exemple les sourates sur l’esclavage ou celles appelant à faire le pèlerinage de La Mecque à dos de chameau. Ils admettent donc qu’il faut interpréter le message dans un sens métaphorique, mais à condition de ne jamais sortir du cadre coranique.

Pourquoi le fondamentalisme a-t-il pris un tel essor ? 

Il faut replacer la question dans son contexte : au début du siècle dernier, après l’abolition du califat par Mustafa Kemal. Il n’y avait plus dès lors de «commandeur des croyants», d’autorité suprême pour l’islam. Cette mesure avait été saluée par nombre d’intellectuels musulmans se réclamant du renouveau et des réformes. Mais d’autres ont vécu la fin du califat comme un profond traumatisme s’ajoutant à tant d’autres défaites de l’islam face à l’Occident et à la modernité. D’où cette contre-réforme qui s’est exprimée au travers de mouvements fondamentalistes. Les combats pour la décolonisation, puis le douloureux réveil post-colonial et les échecs des indépendances, ont renforcé cette tentation du repli sur les certitudes d’un passé mythifié.

Et aujourd’hui ? 

De nombreux facteurs endogènes au monde islamique expliquent la montée du fondamentalisme : la faillite de l’école, le manque de liberté, des régimes à la légitimité plus que douteuse, un passé non assumé. Tout cela entraîne une terrible régression par rapport à ce que pouvaient être les débats intellectuels ou la vie quotidienne, il y a un demi-siècle, dans des villes comme Le Caire, Istanbul, Bagdad ou Kaboul. A ces problèmes internes s’ajoutent les réactions de nombreux musulmans à ce à ce qu’ils perçoivent comme le directoire du monde, c’est-à-dire un pouvoir mondial détenu par l’hyperpuissance américaine avec ses alliés «sionistes» et occidentaux. Quand ils y sont représentés c’est seulement par des larbins ou des «collabos». Ce directoire du monde contrôle l’ONU et impose sa conception des droits de l’homme et une justice à géométrie variable, dont les musulmans seraient toujours victimes. Mais face à la puissance nucléaire impie, les musulmans ont quelque chose d’encore plus formidable : leur foi, pour laquelle ils sont prêts à mourir. Voilà, en substance, les thèmes autour desquels tournent les diatribes des Ben Laden et consorts, mais aussi des islamistes radicaux en général, pour justifier leurs forfaitures.

Pourquoi l’islamisme a-t-il une influence croissante sur la jeunesse, notamment en Occident ? 

L’islam version islamiste offre aux jeunes tentés par le retour à la religion une commode identité de référence et surtout un espoir quand l’horizon est opaque tant au niveau social qu’économique. Le phénomène ne se limite pas à l’islam, et aussi bien chez les chrétiens que parmi les juifs, beaucoup espèrent trouver dans leur patrimoine religieux et spirituel des réponses aux sempiternelles questions qui nous hantent sur les origines, la mort ou le sens de la vie. Pour les jeunes musulmans s’ajoutent des problèmes spécifiques, tels que la vie dans des quartiers difficiles ou un sentiment d’être discriminés car ils se voient comme éternellement issus de l’immigration. Sur ce terreau fertile intervient alors le discours galvanisant, qui a naturellement beaucoup plus de succès que celui d’un «aimons-nous les uns les autres» ou que celui du questionnement.

En France, comment serait-il possible de limiter le phénomène ? 

Un des grands problèmes vient du fait que les imams ne sont pas formés à ce que j’appellerai avec un peu de provocation un islam «gallican». L’échec est autant celui des cadres musulmans eux-mêmes que celui de la République. Il faudrait des imams à la culture hybride, nourris d’un héritage assumé de Voltaire et de Rousseau et profondément ancrés dans la culture de l’islam et la théologie la plus fine. Cet islam gallican permettrait de s’affranchir de l’ombre tutélaire des pays jusqu’ici pourvoyeurs d’imams, tels que le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Turquie, l’Egypte ou l’Arabie Saoudite. On pourrait par exemple tenter une première expérience en créant une école de formation théologique avec les deniers publics dans les départements concordataires (1). Autrement, le risque est de devoir compter, directement ou indirectement, sur des financements étrangers. Mais celui qui finance à la fin dicte ses conditions. L’autre enjeu essentiel serait une réforme du Conseil français du culte musulman, qui devrait se transformer en une organisation plus souple et ouverte, à la manière de la Fédération protestante de France, car, dans la tradition islamique, il n’y a pas de structure cléricale, ce qui est une source de grands bonheurs, mais aussi d’inextricables problèmes.

Et sur le plan doctrinal ? 

Il est possible, en France comme dans les autres pays occidentaux, de mener à bien les recherches théologiques et théoriques que l’on ne peut pas faire à Téhéran ou à Riyad. La première des urgences est de désacraliser l’œuvre des anciens, leurs commentaires sur les commentaires des commentaires. Quel qu’ait pu être leur génie, ils ne peuvent engager tous les hommes pour l’éternité et nous vivons dans un temps différent du leur. Le second point est de réfléchir sur le Coran lui-même. Il y a ceux qui veulent y voir une fiction littéraire… C’est leur droit le plus absolu. Il y a ceux qui veulent y voir un appel au mystère et c’est aussi leur droit. Même dans ce cas, il n’y a aucune raison de ne pas le traiter comme tout autre texte sacré. Il est aujourd’hui difficile, voire impossible, de mener au sein de l’islam des débats sur des points qui ont été intensément discutés aux VIIIe ou IXe siècles, comme par exemple le fait de savoir si le Coran est incréé ou a été créé (2). Pendant des siècles, les théologiens ont discuté pour savoir comment interpréter «dans la main de Dieu» et s’il s’agit d’une main véritable… De même à propos de la «face de Dieu» : n’est-ce pas là de l’anthropomorphisme ? On imagine mal aujourd’hui l’intelligence, la hardiesse et le génie des théologiens et jurisconsultes musulmans des siècles passés.

Pourquoi aujourd’hui est-ce si difficile de discuter de telles choses ? 

Il y a effectivement un climat délétère, une terrible frilosité exacerbée depuis l’affaire des caricatures de Mahomet. On hésite à publier tout ce qui pourrait fâcher. Cela est navrant, mais beaucoup de choses sont actuellement publiées dans les pays anglo-saxons. Cette différence s’explique aussi par la sociologie de la communauté musulmane en France, avec une élite très réduite, une classe moyenne qui commence juste à s’affirmer et qui a surtout à cœur de réussir sa vie professionnelle, et une majorité de gens vivant dans l’ornière, pensant seulement à la survie.

Pourquoi les intellectuels et notables musulmans sont-ils souvent timorés pour condamner les attaques aux libertés menées par les islamistes ou même les attentats-suicides ? 

Il y a la peur de passer pour un traître à l’islam et à sa communauté. D’où ces discours récurrents : «Certes je condamne cet attentat, mais je ne dirai rien publiquement tant que les médias ne condamneront pas aussi les crimes de Bush et des Israéliens.» Mais il y a aussi la peur, celle d’avoir des problèmes, de subir des menaces physiques, mais surtout de se retrouver mis au ban. Le seul moyen de sortir de ce double piège est d’agir avant tout selon sa conscience et de considérer clairement comme répréhensible et condamnable ce qui est répréhensible et condamnable.

Faut-il aussi s’interroger sur ce qui, au cœur même du texte et de la tradition, peut inciter à la violence ? 

Il y a à l’évidence dans le Coran des passages de facture martiale et belliqueuse. Ils sont bien là. Cela ne sert à rien de tenter de faire comme s’ils n’existaient pas ou de relever que dans l’Ancien Testament il y en a plus ou de rappeler à raison que dans le Coran, il y a aussi des appels à rendre le bien pour le mal. Il faut bien sûr replacer de tels textes dans leur contexte, mais je crois qu’il faut aller au-delà et proclamer de façon solennelle, en se fondant sur l’autorité de grands théologiens, la désuétude et l’obsolescence des incidences ­sociopolitiques de ces parties du Coran. C’est un travail intellectuel profond et ­essentiel que de différencier dans le texte ce qui est principiel, métahistorique, de ce qui est simplement contextuel et circonstanciel.

Même problème pour le voile ? 

Si j’étais femme et musulmane, je ne le porterais pas, mais je respecte celles qui le portent, sans partager leur point de vue, car je suis attaché à la liberté. Mais je m’étonne toujours d’un tel choix. Quand je remonte dans l’histoire, je vois que c’était un roi assyrien qui a voulu distinguer les prostituées sacrées du temple des autres en leur faisant couvrir leurs cheveux. Ce signe a été repris par les femmes de haut rang dans le judaïsme antique, puis dans le christianisme. Le Coran s’inscrit dans cette continuité. Cela ne concernait d’abord que la famille du Prophète, puis les épouses des croyants, mais pas les femmes des basses castes. Nous sommes donc dans le contingent mais maintenant on retrouve le voile comme un uniforme combat de Dakar à Djakarta, en gommant toutes les différences culturelles.

Notes :

* Ghaleb Bencheikh, physicien et théologien, est notamment l’auteur de la Laïcité au regard du Coran (Presses de la Renaissance, 2005) et il anime l’émission Islam sur France 2.

(1) L’Alsace et une partie de la Lorraine, occupées après 1870, où les cultes présents (catholique, protestant, juif) sont encore pris en charge par l’Etat.

(2) Savoir si le Coran a été dicté directement par Dieu, qui l’a transmis au travers de Mahomet, ou s’il est seulement inspiré par Dieu.

Source :

Libération (www.liberation.fr): mardi 28 août 2007




Désacraliser les « sacrés livres »

17062008

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Par: Sami Awad ALDEEB ABU-SAHLIEH

Le problème avec l’évolution des normes et de la société provient de la conception qu’on a de la loi.

Il existe trois conceptions de la loi:

1) La conception démocratique de la loi: la loi est faite par le peuple pour le peuple. C’est la conception qui prévaut aujourd’hui chez les chrétiens. Elle provient du fait que Jésus n’était pas un législateur et n’a occupé aucune fonction étatique

2) La conception dictatoriale: un dictateur dicte une loi et l’impose, coupant la tête aux opposants. C’est le cas des lois de Staline.

3) La conception révélée de la loi: un « prophète » prétend recevoir une loi et l’impose, coupant la tête aux opposants. C’est la conception qui prévaut chez les juifs et chez les musulmans. Deux citations suffisent:

On lit dans la Bible:

« Tout ce que je vous ordonne, vous le garderez et le pratiquerez, sans y ajouter ni en retrancher » (Dt 13:1).

« Les choses révélées sont à nous et à nos fils pour toujours, afin que nous mettions en pratique toutes les paroles de cette loi » (Dt 29:28).

« C’est une loi perpétuelle pour vos descendants, où que vous habitiez » (Lv 23:14).

Invoquant ces versets, Maïmonide, le plus grand théologien et philosophe juif décédé au Caire en 1204, écrit: « C’est une notion clairement explicitée dans la loi que cette dernière reste d’obligation éternelle et dans les siècles des siècles, sans être sujette à subir aucune variation, retranchement, ni complément ». Celui qui prétendrait le contraire devrait être, selon Maïmonide, « mis à mort par strangulation ». Ce châtiment est prévu aussi à l’encontre de celui qui « abolit l’un quelconque des commandements que nous avons reçus par tradition orale », comme à l’encontre de celui qui en donne une interprétation différente de l’interprétation traditionnelle, même s’il produit un signe affirmant qu’il est un prophète envoyé par Dieu.

On lit dans le Coran:

« Ceux qui ne jugent pas d’après ce qu’Allah a fait descendre sont des mécréants, […] des injustes, [...] des pervers » (Coran 5:44, 45, 47).

« Il n’appartient pas à un croyant ou à une croyante, une fois qu’Allah et Son messager ont décidé d’une chose d’avoir encore le choix dans leur façon d’agir. Quiconque désobéit à Allah et à Son messager, s’est égaré certes, d’un égarement évident » (Coran 33:36).

« La seule parole des croyants, quand on les appelle vers Allah et Son messager, pour que celui-ci juge parmi eux, est: « Nous avons entendu et nous avons obéi » (Coran 24:51).

Le cheikh Al-Sha’rawi, personnalité religieuse et politique égyptienne, mort au Caire en 1998, professe pratiquement la même conception de la loi que son compatriote juif Maïmonide. Il explique que la révélation est venue trancher les questions sujettes à divergence, libérant ainsi l’homme de la peine de les résoudre par la discussion ou par des expériences répétitives épuisantes. Le musulman n’a pas à chercher en dehors de l’islam des solutions à ses problèmes, puisque l’islam offre des solutions éternelles et bonnes dans l’absolu. Il ajoute:

« Si j’étais le responsable de ce pays ou la personne chargée d’appliquer la loi de Dieu, je donnerais un délai d’une année à celui qui rejette l’islam, lui accordant le droit de dire qu’il n’est plus musulman. Alors je le dispenserais de l’application du droit musulman en le condamnant à mort en tant qu’apostat ».

J’estime que les pays arabes et musulmans ainsi qu’Israël ne connaîtront la démocratie que lorsqu’ils sépareront la religion de la loi, afin de remettre le pouvoir au peuple. Il faut à cet égard mettre l’Ancien Testament et le Coran au musée des vieilleries de l’histoire.

Et que faire avec le Nouveau Testament? Pour moi c’est un ouvrage comme tout autre ouvrage. Son avantage par rapport aux autres « sacrés livres » est qu’il n’est pas juridique et ne comporte qu’un nombre très limité de normes, comparé à l’Ancien Testament et au Coran.

Pour sortir du problème posé par l’Ancien Testament et le Coran, il faut commencer par les désacraliser, en les considérant comme des oeuvres humaines. Pour cela il faut redéfinir la révélation. Celle-ci n’est pas la parole de Dieu à l’homme, mais une parole de l’homme sur Dieu, avec tout ce que cette parole humaine comporte comme imperfections et faiblesses.

Source :

http://www.sami-aldeeb.com/articles/view.php?id=279




Noam Chomsky : reflexion sur la Démocratie

6062008

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Tempête artificielle autour de l’annulation d’un mariage

3062008

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Par Jean-Pierre ROSENCZVEIG

(Président du tribunal pour enfants de Bobigny)

Rarement une décision de justice aura fait contre elle une telle unanimité que ce jugement du TGI de Lille annulant un mariage à la demande du mari qui avait découvert lors de la nuit de noce que son épousée n’avait pas la virginité à laquelle il s’attendait. L’époux se plaignait de la tromperie sur une qualité essentielle de celle qui était devenue sa femme.

Les instances en annulation de mariage sont rares (600 environ pour 230 000 mariages par an) et de mémoire de juriste on ne trouve pas de décision équivalente à celle de Lille.

Des égéries du droit des droits des femmes ont démarré au quart de tour à l’image d’Elizabeth Badinter qui s’offusque  de ce que la virginité des femmes puisse encore être une référence et qui sans craindre l’emphase et l’excès déclare avoir «  honte de la justice française ». La secrétaire d’Etat aux droits des femmes affirme avoir été révulsée toute la journée par cette décision. Fadila Amara secrétaire d’Etat à la politique de la ville et ancienne présidente de « Ni putes, ni soumises » n’est pas la dernière à manifester son indignation, Sihem Habchi actuelle présidente de l’association affirmant pour sa part que cette décision équivaut à « une véritable fatwa contre la liberté des femmes «  (sic). Pour le conseiller juridique de l’Elysée – Dominique Paillé – si on tient la décision pour légale il faut changer la loi au plus vite. A gauche comme à droite  le discours public commun est de s’offusquer contre cette décision considérée comme une décision rétrograde qui ramènerait les femmes à devoir venir vierges au mariage.

La seule voix divergente est celle de la garde de sceaux Rachida Dati, interpellée sur la légalité de cette décision de justice et invitée à la combattre. On invite la Chancellerie à faire appel ou à engager un recours dans l’intérêt de la loi devant la Cour de Cassation. En l’état elle s’y refuse.

Et bien évidemment, cette voix dissonante cristallise elle-même la critique voire entraîne dans les médias des attaques indignes et choquantes tirées de l’histoire personnelle de la ministre.

Il est évident que le fait que la mariée ne soit plus vierge, pas plus que celui que le marié ait eu des relations sexuelles avant mariage, ne saurait être au XXI° siècle un argument pour annuler un mariage. On aurait même tendance à penser qu’il est souhaitable que les deux époux aient pu avoir une vie riche et pleine avant se marier, de se poser, de s’engager solennellement avec la femme ou l’homme de leur vie. On ne doit pas oublier qu’avec l’allongement de la durée de la vie ils peuvent sans trop de difficultés atteindre les noces d’or dès lors qu’ils franchissent le cas fatidique des 5 ans et quart de mariage période où se cristallisent un maximum de crises conjugales débouchant sur le divorce.

Il est tout aussi évident qu’on ne doit pas négliger que pour une partie de la population – y compris de jeunes filles – la donne machiste reste forte : pour ceux là il faut que les femmes arrivent vierges au mariage. On sait même que certains ” vendent”  – 8000 euros pour le dernier chiffre que  j’ai repéré dans mon cabinet – cette virginité. Tout cela est suranné, condamnable, complètement en opposition avec l’idée des droits humains universels. Chaque femme, chaque homme doit être libre de sa vie affective et sexuelle et doit pouvoir se marier ou pas.

On sait la pression qui pèse sur certaines jeunes filles qui  ne peuvent pas assumer devant leur famille de n’être plus vierges et d’avoir eu des relations sexuelles hors ou avant mariage. Des officines fleurissent en France comme à l’étranger pour reconstituer des hymens afin de pouvoir retrouver place dans la communauté ou ne pas la perdre !

Comment ne pas être choqué de cette pression communautaire ? Et il serait hâtif de ne viser qu’une communauté… On sait que certains médecins sont régulièrement sollicités pour délivrer des certificats de virginité notamment dans des milieux catholiques ou musulmans.  Comment ne pas être indigné de constater que bien évidemment ce sont d’abord  sinon essentiellement les femmes qui subissent cette pression ? Pour les hommes on continue à  penser que c’est plutôt un bon point qu’ils aient vécu avant le mariage.

On doit entendre ces sensibilités qu’on ne partage pas, on doit les combattre. Et la loi a consacré certaines avancées  dans le champ privé comme celle qui veut qu’un époux puisse être poursuivi pour viol s’il abuse de sa femme. Le droit général d’entretenir des relations sexuelles ne soulage pas de l’obligation de demander une autorisation ponctuelle !

Mais dans cette affaire la désinformation est majeure. Ainsi comment titrer “un mariage cassé pour faute de chasteté” (Métro 30 mai 2008)?

La question posée aux juges lillois n’était pas celle de la virginité au mariage ou celle de la chasteté avant la mariage, mais celle de savoir, pour annuler un mariage, si la mariée avait trompé son époux sur un élément essentiel.

Le mari l’affirme, la jeune femme l’admet.

C’est ce mensonge qui veut annulation du mariage qui rappelons-le est un contrat, certes encadré par la loi (avoir 18 ans sauf dispense du procureur, donner personnellement son consentement, être de sexes différents, etc.), mais est bien d’abord une convention entre un  homme et une femme qui désirent unir leur vie.

Pour des raisons qui sont les siennes l’époux voulait s’unir à une femme n’ayant jamais connu bibliquement d’autres hommes (ah le mythe de la virginité !) et, on le suppose, à une femme appelée à ne point en connaître d’autres hommes dans le temps du mariage. C’est un projet de vie comme un autre. Certaines veulent des enfants ou refusent d’en avoir.

Après tout la femme aurait pu avoir également une telle exigence et avancer le souci d’être la seule femme de son homme.

On pourrait imaginer à l’inverse un homme qui souhaiterait une femme expérimentée pour ne pas supporter l’inexpérience!

L’épouse n’ignorait pas les attentes de son futur ; elle devait savoir que c’était essentiel pour lui au point de ne pas lui dire la vérité de face quitte à assumer une rupture. Elle admet devant les juges avoir trompé sur ce point son époux. Avait-elle été forcée à se marier ?

De la même manière un mariage aurait encouru l’annulation si la femme soucieuse d’avoir des enfants et qui ne l’avait pas caché à son futur apprenait que, se sachant stérile, son époux lui avait caché cette donnée essentielle.

Les juges ont déjà annulé un mariage dans un cas où un conjoint avait caché qu’il avait déjà été marié ou un autre qu’il avait été condamné dans une affaire de droit commun ; dans d’autres cas on a retenu que l’un des conjoint avait trompé l’autre sur sa nationalité ou sur son aptitude à avoir des relations sexuelles normales.

En droit – article 180 du code civil -  on parle de « qualité essentielle de la personne», mais chacun aura compris qu’en l’espèce, peu importe pourquoi, référence religieuse ou autre, les deux époux s’étaient accordés sur un point, l’un trompant sciemment l’autre sur ce sujet.

Certains jettent des cris d’orfraie en prétendant que la virginité ne peut pas faire l’objet de convention. J’avoue pour le coup ne pas comprendre. On est dans le strict registre privé.

Des futurs époux y attachent un intérêt; d’autres pas. La société n’a pas à intervenir sur ce terrain. Et en l’espèce elle n’intervient pas sur ce sujet, mais sur le mensonge au moment de conclure ce contrat fondamental pour la vie de chacun qu’est le mariage, pour ses conséquences et sachant qu’on n’en sort quand même pas aisément.

Etant observé que si l’un – en l’espèce Madame – ne peut pas assumer sa vie passée face à celui avec lequel elle entend s’unir et si celui-ci attache une importance à ce point à ce sujet, l’union est mal embarquée. Si ce n’est pas une annulation de mariage, c’est un divorce qui se profile. A moins qu’on n’oblige (comment ?) les époux à rester mariés et vivre ensemble ?

La ministre de la justice a donc raison de se positionner comme elle  l’a fait sur la question de principe qui était posée.

Beaucoup  sont allés un peu vite en commentaires avec des propos incendiaires et démesurés. On est dans un procès privé, entre personnes douées de discernement, d’une trentaine d’années si  je ne m’abuse pour le mari, une vingtaine pour l’épouse. Cette dame, dans un premier temps, a sûrement pensé que son mari ne réagirait pas comme il l’a fait en constatant qu’elle n’était pas vierge ; apparemment elle n’a pas réussi à le convaincre de passer outre. Peut-être en fin de compte l’a-t-elle échappé belle de ne pas rester mariée à un homme à ce point attaché à de telles valeurs machistes !

De là à crier au retour de l’obscurantisme il y a un plus qu’un pas. J’aimerais savoir ce que font tous ceux qui vilipendent cette décision pour aider au quotidien les femmes de France encore prisonnières des pressions qui pèsent sur elles et pour faire entendre aux hommes qu’une femme n’est pas un objet d’appropriation.

On a hâte de voir une femme engager un procès pour annulation de mariage en excipant que son conjoint n’est pas à l’égal de ce que qu’il lui avait laissé miroiter. Un tel procès rééquilibrera peut être les plateaux de la balance.

En tous cas la décision de Lille me semble juridiquement imparable si l’on s’attache seulement aux dires des principaux concernés. On est dans un procès civil où l’ordre public n’est pas troublé. Il faut s’attacher à ce qui aux yeux des intéressés est essentiel  et surtout au fait que l’un a tenté de tromper l’autre sur une question essentielle aux yeux de chacun et de nature à rendre la vie commune impossible.

Il n’y a pas matière à changer la loi sur l’annulation du mariage. Il n’y a pas régression du statut des femmes. On ne peut pas parler de répudiation. Peut être même, comme l’avance la ministre de la justice, certaines femmes mariées contre leur gré trouveront là matière à se libérer.

Reste qu’une question qui me tarabuste : si sur tous les sujets de société qui émergent les termes sont autant pipés, comment parviendront nous à y apporter de vraies et bonnes réponses ?

Source :

http://jprosen.blog.lemonde.fr







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