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Radicalisation islamiste : mon audition devant la commission d’enquête sénatoriale

6 02 2020

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Le mercredi 29 janvier 2020, j’étais auditionné par la « Commission d’enquête du Sénat sur les réponses apportées par les autorités publiques au développement de la radicalisation islamiste et les moyens de la combattre ». Voici le compte-rendu de mon audition[1] :

Mme Nathalie Delattre, présidente. - Nous recevons maintenant M. Mohamed Louizi, que je remercie d’avoir accepté notre invitation. Monsieur, vous avez publié plusieurs ouvrages et chroniques dans lesquels vous témoignez notamment de votre passage chez les Frères musulmans.

Ce groupe représenterait aujourd’hui en France plusieurs milliers de personnes et aurait pour objectif la prise du pouvoir. Certains des experts que nous avons auditionnés ont insisté sur le fait que ce projet n’avait aucune chance de se réaliser. D’autres ont pointé le risque qu’ils font peser sur les Français de confession musulmane en s’immisçant dans l’organisation de la religion, en particulier de ce que l’on appelle l’islam de France.

Votre témoignage sur ce que sont les Frères musulmans, sur leur mode de recrutement et sur leur influence, nous intéresse donc particulièrement.

Je rappelle qu’un faux témoignage devant notre commission d’enquête serait passible des peines prévues aux articles 434-13, 434-14 et 434-15 du code pénal. Je vous invite à prêter serment de dire toute la vérité, rien que la vérité.

Conformément à la procédure applicable aux commissions d’enquête, M. Mohamed Louizi prête serment.

M. Mohamed Louizi, essayiste. - Je vous remercie pour ce travail d’utilité publique que vous menez dans un moment crucial pour la République française. Le monde traverse une période très compliquée, tant sur le plan sécuritaire que climatique. J’estime que les questions démocratique et climatique sont à placer au même niveau.

Je suis arrivé en France en novembre 1999. J’avais alors 21 ans et je venais poursuivre mes études. J’ai été approché par les Frères musulmans au Maroc dès l’âge de 13 ans, un âge où l’on est facilement entraîné par les activités proposées à une jeunesse laissée pour compte. À l’époque, il n’y avait que la famille, l’école, la mosquée et la rue. Le week-end, nous étions dans la rue. Je ne suis pas issu d’une famille riche. Mon père était imprimeur, puis, après un accident de la vie, un licenciement abusif, il est devenu chauffeur de taxi à Casablanca.

Dans ce contexte, des gens ont cru intéressant de proposer à cette jeunesse des activités supposées les aider à ne pas tomber dans le décrochage scolaire ou la drogue. Il s’agissait de sport, de camps de vacances. Tout était gratuit. Cela commençait par un contact convivial dans un match, puis on nous proposait de boire ou de manger quelque chose, pour enfin nous inviter dans une mosquée du quartier.

Les moyens d’approcher les cibles de l’islamisme sont divers : donner un peu d’argent, acheter des médicaments, un pantalon… Pour quelqu’un qui n’a jamais reçu de cadeau de sa vie, cela représente beaucoup.

Plus tard, on me dira que tous les jeunes qui sont en train de dealer de la drogue sont loin du droit chemin, de la voie du prophète, de l’exemple des compagnons. Les personnes qui me prennent en charge semblent avoir réussi socialement, ce sont des instituteurs, des commerçants.

Une fois cet attachement sentimental établi, on invite l’enfant à apprendre quelques versets du Coran. Chaque semaine, l’interprétation des textes prend plus de temps que la lecture des versets. Dans chaque quartier, des cellules se forment ainsi autour d’un instructeur et de quelques enfants. Puis nous partons en vacances au bord de la mer, gratuitement. Imaginez la joie d’un enfant qui n’a jamais quitté Casablanca !

La deuxième année, on nous apprend que le prophète a dit que celui qui guide quelqu’un vers le droit chemin aura une rétribution. On nous demande alors d’inviter un ami, de préférence un élève brillant.

La troisième année, on cible certains enfants de manière beaucoup plus assidue. On leur propose la lecture de certains livres, notamment de Qaradawi et d’Hassan al-Banna.

En 1996, la confrérie décide de proposer à quelques-uns - trois ou quatre sur une cinquantaine de personnes - de lui prêter allégeance. On flatte mon ego, on me propose de canaliser mon énergie dans un cadre un peu plus organisé. Tel fut le processus d’endoctrinement, en tout cas pour moi.

On prête allégeance comme dans une société secrète. Ce sont les Frères musulmans qui vous choisissent au terme d’un processus de cooptation. On est alors relié à une transcendance, à Dieu lui-même. Tous les droits et devoirs découlent de ce lien à Dieu. Parmi les piliers de l’allégeance, on compte l’obéissance, le djihad, l’effort. On exécute les ordres, sans chercher d’excuse ou de prétexte.

En outre, cette allégeance a pour conséquence de ne plus se sentir lié à sa patrie, pour moi à la nation marocaine. On appartient à quelque chose qui la transcende : l’Oumma islamique. Tant que je ne reçois pas d’ordre de ma direction, je n’ai aucune opinion sur les actions entreprises, ou les propos tenus par le roi du Maroc. Mais, lorsque le guide-suprême des Frères musulmans donne un ordre, même si celui-ci se trouve dans un autre pays comme l’Égypte, le Qatar ou encore en Turquie, sa parole est sacrée.

Je me souviens qu’en 1997/1998, Laurent Gerra devait se produire à Casablanca. Je ne le connaissais pas. Toutefois nous avons reçu l’ordre de boycotter son spectacle car les responsables des Frères musulmans au Maroc nous disaient qu’il est « juif et sioniste qui défend Israël ». Nous avons empêché l’organisation de ce spectacle. Nous avons exécuté cet ordre, sans réfléchir.

J’ai prêté ma première allégeance aux Frères musulmans marocains en 1996. Je suis arrivé en France en 1999, et moins d’une semaine après mon arrivée, j’ai été approché par les Frères musulmans, à savoir l’UOIF. De manière très concrète, du Maroc je suis arrivé en bus qui m’a posé à côté de la Gare Lille-Flandres le samedi soir. Le vendredi suivant j’ai fait la connaissance des Frères musulmans locaux dans une salle de prière qu’ils tenaient à la Cité scientifique à Villeneuve d’Ascq, au cœur de l’Université de Lille 1. L’imam était frère musulman. La connexion était faite. Je n’étais plus dépaysé.

Mme Jacqueline Eustache-Brinio, rapporteur. - Quand avez-vous quitté les Frères musulmans ?

M. Mohamed Louizi. - Le premier contact que j’ai eu avec les Frères musulmans en France date de novembre 1999. On m’a proposé dans l’année de rejoindre l’UOIF. Toutefois, je n’avais pas l’autorisation de mon responsable à Casablanca. J’ai dû attendre l’été, mon retour à Casablanca et l’obtention de son autorisation pour rejoindre cette organisation. J’ai prêté allégeance à l’UOIF l’année d’après, et y suis resté jusqu’en octobre 2006. J’étais président de l’association des étudiants musulmans de France-Lille ainsi que secrétaire administratif de l’association cultuelle de la mosquée de Villeneuve d’Ascq (AAEC) et vice-président chargé de la culture de son association culturelle (ACEV).

Mme Jacqueline Eustache-Brinio, rapporteur. - Qu’est-ce qui vous a fait quitter les Frères Musulmans ? À quelles difficultés avez-vous été confronté ?

M. Mohamed Louizi. - J’ai quitté les Frères musulmans principalement en raison d’une rupture idéologique et du concept de non-violence. Ce cheminement s’est fait entre 2004 et 2006. Le 4ème pilier de l’allégeance aux Frères musulmans est le djihad armé. On le retrouve dans « l’épitre des enseignements » écrite par Hassan Al-Banna et traduite en français par Médiacom, société frériste. Hassan Al-Banna consacre au djihad armé un chapitre entier dans ses épîtres : « L’épître du djihad » que j’ai traduite intégralement dans Pourquoi j’ai quitté les Frères musulmans. Or, au Maroc, la question de l’usage de la force pour opérer un changement de la société ne se posait pas. En effet, les Frères musulmans marocains, à la suite de l’assassinat d’un cadre socialiste, Omar Benjelloun, en 1975 et sous la pression étatique et populaire, ont été obligés de se prononcer en faveur de la solution pacifique, et de prendre leur distance avec la violence. Certes, certains éléments contredisent les discours, mais de manière générale, la question de la violence pour changer les choses au Maroc ne se pose pas. J’ai donc été étonné de découvrir en France, lors de l’étude de ces épîtres la place qu’occupe le djihad armé dans les esprits. Par ailleurs, je suis tombé sur un livre que j’avais ramené avec moi depuis le Maroc, écrit par un auteur syrien, Jawdat Saïd, intitulé Doctrine du premier fils d’Adam : la problématique de la violence dans l’action islamiste et publié, pour la première fois, en 1966. Ce livre prône la non-violence au sein du monde arabe. D’ailleurs son auteur est parfois surnommé « le Gandhi du monde arabe ». Les Frères musulmans ont combattu ce livre. Ils l’ont marginalisé. Mais l’année 1966 a également été marquée par l’exécution en Égypte de Sayyid Qutb, théoricien du djihad armé et auteur de Jalons sur la route, une référence pour les djihadistes. Le monde arabe était donc face à un choix : le recours au djihad armé ou la non-violence et le progrès. Nous avons débattu de ce sujet au sein de l’UOIF en 2003 et 2004, en vain.

Mme Sylvie Goy-Chavent. - Qui finance les Frères musulmans en France ? Quels moyens utiliser pour lutter efficacement contre leur propagande ?

M. Mohamed Louizi. - Une petite partie de leur financement vient des membres ordinaires de la confrérie. Ils doivent en effet verser 2,5 % de leur salaire mensuel à la confrérie. Cela passe à 5 % lorsque vous vous élevez au sein de l’organisation. Enfin, lorsque vous êtes un moudjahidine, il n’y a plus de « plafond » de versement. La confrérie peut prendre l’ensemble de vos revenus. À cela s’ajoutent les sources de financement étrangères. Leurs provenances varient en fonction des décennies et sont plurielles. Ainsi, alors que les Émirats arabes unis combattent aujourd’hui les Frères musulmans, avant 2014, ils participaient à leur financement. Il en est de même pour l’Arabie Saoudite qui était également un financeur. Le Qatar a toujours aidé les Frères musulmans. Le livre de Christian Chesnot et Georges Malbrunot, intitulé Qatar Papers le montre. D’ailleurs, ils n’ont présenté dans leur livre qu’une petite partie de l’ensemble des documents qu’ils ont pu collecter. J’ai participé à la conception du projet de la mosquée de Villeneuve D’Ascq. Dans plusieurs articles de La Voix du Nord datant de cette période, le président de cette mosquée expliquait que celle-ci était financée à 100 % par des fidèles français : 80 % des fonds proviennent de fidèles du Nord, et 20 % de fidèles se trouvant sur le reste du territoire français. Or, le livre Qatar Papers montre que cette affirmation est fausse : quelques millions d’euros viennent de la Qatar Charity. Je pense également que le Koweït a participé de manière officieuse au financement des Frères musulmans en France.

Vous m’interrogiez sur les moyens de combattre leur propagande islamiste. J’ai publié chez Fondapol une note intitulée Libérer l’islam de l’islamisme, dans lequel je fais plusieurs propositions. Certaines sont symboliques comme la ratification par les imams d’une charte républicaine. Mais l’une des recommandations me tient particulièrement à cœur : la protection de la jeunesse. Il est anormal que les Frères musulmans soient financés par l’argent public pour payer les salaires d’un certain nombre d’établissements privés dits musulmans. Or, dans les faits on est en présence d’une école privée d’idéologie islamiste. J’ai en tête au moins trois établissements scolaires : le lycée Averroès à Lille, le lycée Ibn Khaldoun à Marseille et le lycée Al Kindi à Lyon. Xavier Bertrand vient de supprimer les subventions pour le collège-lycée Averroès (45 000 euros). C’est un premier pas. Mon avocat et moi-même avions essayé d’obtenir les résultats du rapport d’inspection de l’académie de Lille réalisée au lycée Averroès, en 2015. Personne n’y a accès.

Il me semble également important de renforcer la traçabilité et la surveillance des flux d’argent étrangers. En outre, en ce qui concerne le CFCM, il faut abolir la règle de la représentativité au mètre carré. Cela donne une prime à la construction de mosquées cathédrales - c’est-à-dire à ceux qui bénéficient de financements extérieurs - qui obtiennent ainsi plus de délégués.

Mme Nathalie Delattre, présidente. - Nous avons bien compris à votre parcours que le processus d’embrigadement était très individualisé. Vous-même avez exercé des responsabilités vis-à-vis de la jeunesse, des étudiants notamment, et fait preuve de prosélytisme. Avez-vous un ordre de grandeur du nombre de jeunes vers lesquels vous avez mené des actions prosélytes ? Depuis votre départ des Frères musulmans, avez-vous pu reprendre contact avec ces jeunes ? Comment arrivez-vous à faire prendre conscience de la dérive frériste ? Est-ce difficile ? Aviez-vous des objectifs de prosélytisme par an ?

M. Mohamed Louizi. - Nous n’avions pas d’objectifs chiffrés. Le but était de trouver la perle rare. Cela pouvait prendre deux ou trois ans. Nous pouvions approcher trois étudiants, comme dix étudiants. J’estime de 1 000 à 1 500 frères musulmans en Europe - je parle des membres de la confrérie ayant prêté allégeance, pas des sympathisants, dont presque 800 en France. Lorsque j’ai quitté la confrérie en 2006, nous étions à peu près 600.

Je vous ai indiqué le rôle qu’a joué le chapitre sur le djihad armé dans mon départ des Frères musulmans. Cette réflexion m’a animé pendant trois ans. L’élément déclencheur de mon départ a été un débat que j’ai organisé à l’université de Lille 1 sur le recours à la violence. Un intellectuel musulman syrien qui participait à ce débat a expliqué qu’en démocratie, l’État disposait d’un monopole de la violence, du recours à la force. Lorsqu’un citoyen a un problème, c’est vers l’État qu’il doit se tourner pour résoudre celui-ci. L’État doit garantir le droit. Or, les Frères musulmans n’ont pas d’attachement à l’État - mais à la Oumma islamique - et ne le reconnaît en tant qu’institution, ainsi que ses valeurs, que lorsque cela lui est favorable. Amar Lasfar et deux de ses lieutenants ont assisté à ce débat. Cette manifestation a illustré pour moi le double discours des Frères musulmans : le discours public prônant la non-violence et celui moins pacifiste tenu au sein de la confrérie.

Deux autres personnes ont quitté les Frères musulmans en même temps que moi. Je me suis alors rendu compte du fonctionnement sectaire de cette confrérie, et de la forte pression sociale et familiale qu’elle exerçait. Par exemple, on a exigé de ma femme qu’elle divorce au motif que j’étais devenu apostat. Cela signifie que les Frères musulmans considèrent leur idéologie égale à celle de l’islam. Pour eux, quitter les Frères musulmans revient à quitter l’islam. Heureusement que je vivais en France… À partir de ce moment-là, tout se referme autour de vous. Par exemple, sur les quelque trois cents numéros enregistrés dans le répertoire de mon téléphone, seuls deux étaient encore en contact avec moi.

En mars 2007, j’ai décidé d’ouvrir un blog intitulé « Ecrire sans censures ! ». Auparavant j’intervenais sur un forum un peu communautaire appelé mejliss.com. Je garde des captures d’écran témoignant d’un déversement de haine. Il était impossible de débattre avec ces personnes. Toutefois, je me suis dit qu’au nom de l’éthique - car j’avais entraîné des personnes vers les Frères musulmans -, je devais témoigner. J’ai écrit douze articles d’une série intitulée Mosquée dans la cité : réalités et espoirs. Je raconte l’intérieur de la confrérie, de la direction d’une mosquée - en prenant celle de Villeneuve d’Ascq en exemple -, les tractations idéologiques qui s’y passent et la production du discours. J’en conclus à chaque fois que cette idéologie est mortifère. De 2007 à 2015, j’ai publié 250 papiers de blog. Au soir du 7 janvier 2015, je vois Amar Lasfar indiquant sur CNews que l’islam est la religion de la paix. C’est peut-être vrai, mais ce n’est pas l’islam des Frères musulmans. J’ai décidé de changer ma manière d’expliquer. Au début, je m’attaquais à l’idéologie. Désormais, je donne des noms de personnes et d’associations, pour expliquer comment le réseau s’organise. Peut-être que ce réseau ne prendra jamais le pouvoir en France. Toutefois, cela n’est pas important pour lui : il suffit qu’il prenne le pouvoir de l’autre côté de la Méditerranée et qu’il forme un noyau dur ici en infiltrant des sociétés, des partis politiques, des entreprises, des associations, des clubs de sport… Cela suffit largement. Depuis 2015, aucun journal français n’a osé republier les caricatures de Mahomet. Demandons-nous pourquoi.

Ce matin, j’ai entendu les déclarations de Mme Belloubet disant qu’insulter une religion est une atteinte à la liberté de conscience. C’est incroyable. Les islamistes arrivent à pousser le politique, à le faire reculer sur ce qui fait la sève de la République. Cela devient problématique et dangereux. La France de 1999 et celle de 2020 n’est plus la même ; je le regrette.

Mme Jacqueline Eustache-Brinio, rapporteur. - Nous avons rappelé cet après-midi à la ministre qu’il n’y avait pas en France d’atteinte à la liberté de conscience lorsque l’on critique une religion. Votre parcours est intéressant. Vous avez écrit un livre intitulé La République chez elle, l’Islam chez lui. On peut le généraliser à toutes les religions. Le ministre de l’intérieur m’a indiqué cet après-midi, pour nuancer les propos de la ministre de la justice, que l’État devait protéger les religions. Je ne suis pas sûre que ce soit son rôle. L’État doit-il protéger les religions ? Ne doivent-elles pas se protéger seules ? Que pensez-vous de l’AMIF (Association musulmane pour l’islam de France) puisque le président de la République veut s’appuyer sur celle-ci pour bâtir un islam de France ? Cela fait plus de dix ans que l’État français a pris l’initiative d’organiser la religion musulmane. De manière provocante, le meilleur moyen ne serait-il pas de dire que l’État n’a pas à s’en occuper ? Pourquoi s’acharner à vouloir organiser un culte alors que l’on n’y arrive pas ?

M. Mohamed Louizi. - Mon premier livre est sous-titré « Retour éclairé vers un islam apolitique ». Qu’est-ce qu’un islam apolitique ? J’ai donc écrit un deuxième livre : Plaidoyer pour un islam apolitique, immersion dans l’histoire des guerres des islams. J’estime que c’est une chance que la République ne fasse rien et laisse aux croyants faire ce travail de critique, de sape des fondations de l’islam politique. L’État n’a pas à dire ce qui est la bonne ou la mauvaise foi. Cela ne le regarde pas. Si l’État veut intervenir dans la gestion, qu’il transforme le CFCM en un syndic de copropriété des murs et meubles des mosquées. Tout ce qui est foi, conception philosophique ou pratiques religieuses ne le regarde pas. Dans cet islam politique, tout le corpus politique est contraire à l’islam tel que je le comprends. Je pense aux mutilations génitales ou à la viande halal. En 2003, l’État a décliné un certain nombre de sujets comme le halal ou les carrés confessionnels dans les cimetières. Dans un islam apolitique, il n’y a pas de place pour un carré musulman. Comment des organisations islamistes peuvent-elles prôner le vivre-ensemble mais exiger, en même temps, de l’État le mourir-séparé ? Ce n’est pas qu’une question juridique. Il y a quelques jours, se tenait à l’Élysée le 30ème anniversaire de la signature par la France de la Convention internationale des droits de l’enfant. Comment peut-on accepter en 2020 que des pratiques religieuses ancestrales restent pratiquées comme l’excision et la circoncision ? Ce débat existe entre les intellectuels arabes et musulmans. Pourquoi en France n’aurait-on pas le droit d’aborder ces questions ? L’État n’a pas à s’immiscer dans les débats internes à la religion, dans la critique de la religion. Il faut que l’État rappelle la liberté de conscience. C’est son devoir, mais qu’il laisse les fidèles de la religion mener le combat d’idées nécessaires pour sortir cet islam ancestral de l’impasse. Notre foi n’a aucun problème avec la modernité, la science, avec l’autre ou avec l’universel. Elle se conjugue à tous les temps mais à condition qu’elle ne définisse pas la loi, le contenu des assiettes, ne délimite pas les carrés pour les musulmans et les non-musulmans, comme pour prolonger dans l’au-delà la division islamiste du monde entre Dãr al-Islam (domaine de l’islam), d’un côté, de Dãr al-Harb (domaine de la guerre), de l’autre.

La déclaration de Mme Belloubet s’inscrit dans un processus. Ce n’est pas une phrase sortie de son contexte. Je souhaite évoquer le document rédigé par l’institut Montaigne en juillet 2016 intitulé « L’islam français, le connaître et l’organiser ». Ce document n’a jamais été publié. Quand je l’ai rendu public, Hakim el-Karoui ne l’a pas contesté, au contraire, il a certifié son authenticité sur mon compte Twitter. Il explique en des termes clairs le projet de l’AMIF, qui vise aussi « l’aggiornamento de la loi 1905 », avant même l’élection du Président de la République. S’en suivra un premier rapport de l’institut Montaigne, en septembre 2016, intitulé « Un islam français est possible ». Puis, deux ans plus tard, en septembre 2018, un deuxième rapport « La Fabrique de l’islamisme ». Entre deux, Hakim El Karoui va publier en janvier 2018 son livre L’islam, une religion française. Tout cela participe à créer un mouvement comme s’ils bénéficiaient de l’aval de l’État pour agir. Or, ils n’ont aucune légitimité. C’est un think tank. Ce n’est pas une assemblée élue. Ils peuvent faire des propositions, mais encore faut-il qu’elles soient conformes au cadre constitutionnel, à l’histoire de la France, à l’avenir auquel nous aspirons tous. Or, ce n’est pas le cas. Dans mon livre La République chez elle, l’islam chez lui, j’explique les liens entre l’institut Montaigne et le Qatar, je reviens sur plusieurs points factuels, pour expliquer que le projet de l’AMIF est favorable à l’islam politique, et notamment aux Frères musulmans. On a demandé à un certain nombre de Frères musulmans de se détacher de la confrérie pour ne pas faire tâche d’huile. Je pense à Tareq Oubrou et Mohamed Bajrafil. On veut nous vendre ce projet comme une solution. Or, ce n’est pas une solution, mais un danger.

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La réunion est close à 18 h 40.

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[1] Ce compte rendu est accessible ici, sur le site du Sénat : http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20200127/ce_radicalisation.html


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