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The New York Times : « A coups d’armes, d’argent et de terrorisme, les états du Golfe se déchirent pour le pouvoir en Somalie. »

25 07 2019

5.pngAuteurs : Ronen Bergman & David D. Kirkpatrick

Traduction : DKE

« Le port de Bosaso est dirigé par une compagnie émiratie. Une récente attaque qui y a eu lieu pourrait avoir été diligentée afin de faire progresser les intérêts qataris et de mettre dehors les émiratis.

A la suite de l’explosion d’une voiture piégée dans la rue du tribunal très fréquentée de la ville portuaire de Bosaso au nord de la Somalie, les chaînes locales ont attribué cet attentat à un groupe de militants islamistes agissant en représailles aux frappes américaines. Au moins 8 personnes ont été blessées et une branche locale du groupe État Islamique [Daesh] a revendiqué l’attentat.

Quoiqu’il en soit, cet attentat pourrait être aussi un élément dans un autre conflit bien différent : celui qui oppose les richissimes monarchies du golfe dans leur course à la mainmise et aux profits sur la région de la corne de l’Afrique.

Durant ces deux dernières années, la Somalie déchirée par la guerre est devenue l’enjeu d’un champ de batailles central avec à la fois les EAU et le Qatar qui déversent des armes et des conseillers militaires et mènent une course aux contrats afin de prendre possession des ports et de l’exploitation des ressources minières.

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Dans un enregistrement audio que le New York Times s’est procuré, on peut y entendre un riche homme d’affaires proche de l’émir du Qatar dire à l’ambassadeur du Qatar en Somalie, que les jihadistes ont commis cet attentat afin d’avancer les pions qataris au détriment des intérêts des EAU.

«Nous savons qui se cache derrière les meurtres et les attaques à la bombe» dit Khalifa Kayed al-Muhanadi (خليفة كايد المهندي) dans son coup de fil du 18 mai, soit une semaine après l’attentat.

Cette violence est faite pour que «les larbins de Dubaï se sauvent de là et ne renouvellent pas leurs contrats et ça me permettra de récupérer les contrats pour Doha».

Si cela est avéré, ces preuves offrent un regard nouveau sur le potentiel destructeur de la compétition entre les états du Golfe qui attisent les luttes intérieures en Afrique de l’Est.

«La Somalie est l’exemple le plus frappant du potentiel de déstabilisation orchestré par cette rivalité entre les royaumes du Golfe» déclare Zach Vertin universitaire à la Brookings Institution et ex-diplomate dans la région. «Le Golfe voit tous ces pays comme des clients. Tout repose pour eux sur le contrôle de l’espace : planter son drapeau, verrouiller le territoire et toutes les relations avant qu’un rival le fasse».

La ruée pour le pouvoir en Somalie et sur la corne de l’Afrique, est d’une certaine façon une extension de la Guerre Froide qui s’exacerbe dans la région depuis le début des printemps arabes il y a 8 ans environ. Les EAU et la Turquie se sont opposés aux soulèvements et aux  partis islamistes qui en prenaient la tête et ont accusé le Qatar de soutenir les manifestants.  

Il y a deux ans, les EAU, l’Arabie Saoudite, l’Égypte et d’autres états alliés ont rompu toute relations commerciales ou diplomatiques avec le Qatar dans l’espoir de mettre la pression sur ce royaume et de décrédibiliser sa politique.

La Somalie est un pays à la pauvreté endémique, mais ses immenses territoires côtiers offrent un accès à un marché grandissant et une zone d’influence sur les couloirs maritimes qui vont vers le Golfe Persique. C’est un émirati qui est à la tête du port de Bosaso.

Interrogés sur l’enregistrement téléphonique, l’ambassadeur et le gouvernement du Qatar n’ont pas réfuté son authenticité mais ont déclaré qu’il s’agissait d’une conversation privée entre un ambassadeur et un homme d’affaires et pas avec un membre du gouvernement.

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«La politique extérieure du Qatar a toujours reposé sur le désir de créer des relations prospères et stables, nous n’intervenons pas dans les affaires internes des états souverains», telle est la déclaration officielle du bureau des Communications qataries dans un communiqué officiel au Times. «Ceux qui font ce genre d’actions, ne le font pas au nom de notre gouvernement».

Cependant, après la révélation de l’enregistrement de la conversation par un service secret étranger, l’ambassadeur n’a pas nié ni démenti que le Qatar ait pu jouer un rôle dans l’attentat.

«Nos amis étaient derrière cette attaque» a affirmé M. Al Muhanadi, homme d’affaires à l’ambassadeur.

L’ambassadeur Hassan bin Hamza a répondu à cela : «c’est pour cela qu’il y a des attentats dans cette régions, pour les faire partir».

M. Al Muhanadi est connu pour sa proximité avec l’émir Hamad al-Thani. Il existe des photos d’eux ensemble et de nouveaux rapports provenant de services secrets font état d’échanges de textos et de mails ainsi que de voyages effectués ensemble.

Dans une courte interview au NY Times, l’ambassadeur a nié connaître M. Al Muhanadi et a raccroché.

Tandis que lors d’une autre interview M Al Muhanadi avait déclaré qu’il était un «camarade de classe de l’ambassadeur». Rajoutant «je suis un homme d’affaires à la retraite, je ne représente plus mon gouvernement».

Lorsqu’on lui a demandé pourquoi il avait parlé «d’amis» derrière les attentats, il a répondu «tous les somaliens sont nos amis».

Si l’attentat de Bosaso était fait pour faire déguerpir les émiratis, ça n’était pas la première attaque dirigée contre eux.

En février, deux assaillants déguisés en pécheurs avaient tué le directeur d’une entreprise émirati travaillant à la gestion du port. La compagnie P&O avait déclaré que trois autres employés avaient été blessés dans l’attaque. Cette attentat avait été revendiqué par Al Shababs et dans leur revendication ils avaient déclaré que c’était «parce qu’un émirati occupait le port de Bosaso. Nous l’avions averti, mais il ne nous a pas écoutés, il occupe illégalement la Somalie» a déclaré un porte-parole d’Al Shababs à l’agence Reuters.

Dans l’enregistrement téléphonique, M. Al Muhanadi fait référence aux contrats gouvernementaux avec DP World, la principale entreprise affrétée pour gérer le port de Bosaso ainsi qu’une ville d’une province de Somaliland. Il dit «un des membres de la famille du président est avec moi» et rajoute que les contrats seront transférés au Qatar.

Les Shababs affiliés à Al-Qaïda et au Groupe EI en Somalie, sont considérés comme des ennemis de premiers plans par le gouvernement somalien. Les EAU ont exercé des opérations contre ces deux groupes et il n’est pas clair encore de comprendre pourquoi ces groupes seraient affiliés au Qatar qui a également apporté son soutien au gouvernement somalien.

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Le Qatar a nié soutenir les Shababs ou tout autre groupe terroriste. Le président Trump a déjà accusé le Qatar de financer le terrorisme mais a qualifié «d’ami» l’émir al Thani et le ministre du budget et l’a remercié de son investissement financier dans le contre-terrorisme.

Les officiels américains, déclarent que les accusations contre le Qatar sont à géométrie variables, et reconnaissent que les monarchies du Golfe ont lancé des alliances tactiques avec des groupes terroristes et en même temps luttent pour faire cesser les dons d’argent d’individus riches à des associations terroristes.

De nombreux états du Golfe sont des partenaires militaires étroits des USA et le Qatar est une base arrière précieuse.

De tous les états du Golfe, c’est les EAU qui ont montré le plus d’agressivité afin d’accroître leur influence sur la corne de l’Afrique. Les émiratis ont envoyé des troupes de mercenaires et des commandos en Somalie et ce, depuis 2012 déjà afin de combattre la piraterie côtière et ont étendu leurs opérations aériennes afin de combattre les Shababs et d’autres groupes terroristes. Avec le temps, les émiratis ont établi une douzaine de ports commerciaux et de bases militaires autour d’un golfe d’Aden et de la corne de l’Afrique, avec notamment l’énorme base située à Assab en Erythrée qui est une base arrière pour les lancements d’attaques vers le Yémen.

En 2011, durant la famine qui a touché la Somalie, la Turquie et d’autres alliés du Qatar ont apporté une importante aide humanitaire et ont ensuite investi commercialement dans la région. Ils ont également établi une base militaire et un camp d’entraînement à Mogadiscio  en 2017.

Dans un premier temps, le gouvernement somalien a tenté de garder une neutralité dans cette guerre intra arabes.

Mais en avril 2018, les autorités somaliennes ont saisi 9.6 millions de dollars en cash dans l’avion privé d’un émirati à l’aéroport de Mogadiscio. Les émiratis ont déclaré que cet argent était destiné à payer le salaire de soldats et policiers privés somaliens qu’ils entraînaient. Les somaliens les ont accusés en revanche d’utiliser cet argent afin d’accroître leur influence pour déstabiliser le pays.

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La Somalie a exigé des excuses auxquelles les EAU ont répondu en cessant toute coopération avec la Somalie qu’ils ont accusée de se rapprocher de la Turquie et du Qatar. Les émiratis accordant alors leur soutien à deux provinces indépendantistes du Somaliland et à la province semi autonome du Puntland où se situe Bosaso.

La compagnie émiratie DP World a annoncé en 2017, qu’elle venait d’investir 336 M$ dans un contrat de 30 ans qui lui donnait la gestion et l’extension du port de Bosaso et s’est engagé à investir 440 M$ l’an dernier afin de développer un port au Somaliland.

La Qatar s’est rapidement placé pour capitaliser sur la rupture de relations entre les EAU et le gouvernement somalien et pour consolider de nouveaux liens. Le mois qui a suivi la rupture diplomatique les officiels qataris ont annoncé qu’ils investissaient 385m$ dans des infrastructures et dans l’éducation en Somalie, de même qu’ils ont déclaré apporter une assistance humanitaire. En janvier, ils ont également dit qu’ils fournissaient 68 véhicules blindés afin de soutenir la lutte contre les Shababs et autres groupes terroristes.

Les Shababs quant à eux ont combattu contre les deux camps dans la guerre intra-arabes. Ils ont attaqué la Turquie qui a apporté un soutien militaire au gouvernement somalien. En mai, ils ont lancé une attaque à la voiture piégée contre un chantier turc déclarant qu’il s’agissait d’un camp d’entraînement militaire à Mogadiscio. Ils ont attaqué en 2013, l’ambassade de Turquie faisant 3 morts et 9 blessés.

Si cela est confirmé, la conversation de l’homme d’affaires qatari M. Al Muhanadi signifierait que le Qatar a pour le  moins tactiquement toléré les attentats à Bosaso même si les groupes terroristes sont combattus par le gouvernement somalien. Un ex officiel du Département de la Défense a déclaré qu’il ne serait pas surpris que le Qatar joue sur deux tableaux tirant un avantage des deux situations.

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Tricia bacon, une spécialiste de la Somalie à l’Université de Washington et une analyste du contre-terrorisme a suggéré l’idée que le Qatar n’a pas besoin de nouer des relations très étroites avec les Shababs afin d’enrôler des extrémistes locaux pour des actions limitées, «en tant qu’agents locaux pour mener des actions et déjouer les plans des émirats».

Le gouvernement du Qatar a déclaré qu’il enquêterait sur la conversation téléphonique de M. Al Muhanadi avec l’ambassadeur. «Nous ferons tout notre possible mais nous réitérons l’idée que ces propos ne représentent nos principes. La Somalie représente un partenaire important mais nous n’intervenons pas dans ses affaires internes».

Lors de l’entretien téléphonique Al Muhanadi accuse également les émiratis d’être responsables de désordres en Somalie : «j’ai parlé de nos amis au petit peuple de Somalie, ils savent que les émiratis sont responsables de toutes ces destructions.» »

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Lire l’article en anglais, ici :

« With Guns, Cash and Terrorism, Gulf States Vie for Power in Somalia »

By Ronen Bergman and David D. Kirkpatrick (July 22, 2019)


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