A la table du loup et du berger

12 04 2019

desespoir

Par : Safiya Louizi***

Je déambulais à travers le petit restaurant. La cloche sonnait et les clients entraient et sortaient. Dans mes mains, éteintes, qui buvaient les paroles du chef de cuisine et exécutaient ses ordres, grandes et petites assiettes tenaient dangereusement en équilibre. Mes pieds n’étaient pas plus vivants que ne l’étaient mes mains, j’avançais machinalement, mes pensées s’étant envolées ailleurs, rien dans mon corps ne subsistait. Je ne me souviens plus si je les ai chassées ou si elles se sont enfuies par peur.

J’arrivais au niveau des cuisines, le commis vint à ma rencontre. Ses petits yeux bleus pétillaient de vie. Son nom m’échappait, comme tous les autres noms, ensemble de lettres, signes posés inutilement les uns à côtés des autres. Seul un se répétait infatigablement dans ma tête. Celui-là s’envola à contrecœur, pour d’immenses secondes, devant cet être que la vie habitait plus qu’elle n’animait aucun autre et le faisait resplendir. Une douleur me compressa la poitrine mais je ne voulais pas la connaître encore une fois. Cet atroce sentiment qui nous rend faible, admirateur. Non ! Plus rien dans ce monde ne méritait que l’on y accorde de l’importance. Pourtant, ce jeune homme, robuste et délicat, que rien ne semblait être capable de flétrir, fit réagir mes prunelles sans éclats. Il avait ce sourire dont seuls les plus purs jouissent, en faisant profiter inconsciemment tous les chanceux qui le rencontrent. Ses lèvres laissèrent glisser des mots qui n’atteignirent jamais mes oreilles, sourdes par ma volonté. Tout en ce commis luttait pour faire trembler mon désespoir. Il prit les petites assiettes, je posai vite les grandes pour ne pas devenir vulnérable face à sa lumière. L’infernale mélodie revint et se joua inlassablement. Mes pieds repartirent de plus belle, en cadence, en s’enfonçant de plus en plus vers la pénombre.

Les sables mouvants de l’Enfer bataillaient tant bien que mal pour m’engloutir. Ma douleur n’appartenait qu’à moi. Je résistais constamment. Je mangeais avec le loup et pleurais avec le berger, mais faisais attention à ne jamais me laisser attendrir ni par l’un, ni par l’autre. Je faisais des allers et retours, je ne m’attardais pas sur toutes ces vies humaines qui venaient combler leur faim. Elles, non plus, ne me prêtaient aucune attention. Était-ce dû à mon poste dans ce lieu ? Un simple commis attirait là les plus jolies filles de la ville. Je n’étais tout simplement rien dans cette société. Le néant qui régnait en moi se confondait avec le vide qui constituait notre univers. Je n’existais pas. Les journées étaient toutes similaires. Le Temps, suspendu. Je n’avais nullement besoin de m’enivrer. Le fardeau qui me brisait les épaules faisait partie de moi et j’étais bien plus bas que la terre.

La cloche sonnait, encore une fois. Mes yeux, qui habituellement ne laissaient rien paraître, fixaient, sans que je comprenne tout de suite pourquoi, l’homme qui venait d’entrer. Mes mains frissonnaient. Je cassai l’assiette contre le mur. Je courus comme dans une ruelle sombre du Pandémonium. Je frappai cette chose, incarnation de Méphistophélès, cause de tous mes maux. Encore et encore. Son nom, qui depuis se répétait dans ma tête, qui sans sa personnification joyeuse me rendait sépulcrale, c’était lui qui me l’avait volé. Mes yeux ne voyaient que du rouge, mes oreilles percevaient ses cris passionnants d’agonie. Mes mains retrouvaient de la vitalité. Le verre s’écrasait sur sa peau. Je cognais sur chaque parcelle de son visage chaque morceau qu’il me restait, morceau toujours plus petit que celui du coup précédent. Une fois tout le verre, soit au sol, inutilisable, soit ancré dans son corps, mes forces me quittèrent. Je m’étalai contre le cadavre de ma croix.

Dans ma tête, ce fut le silence le plus intense que j’aie connu depuis longtemps. Un sublime silence, où il n’y avait que moi, personne autour. Je n’étais ni sur Terre, ni plus bas. J’avais atteint une telle noirceur qu’elle me parut édénique. J’étais libre. Plus libre que personne ne l’a été, dans un lieu dont aucune légende n’avait auguré l’existence.

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(***) Ma fille Safiya, 16 ans, écrivaine en herbe, ne cesse de m’émerveiller. Sa plume, telle une promesse de liberté, m’élève au-dessus de ma condition. Quoi de mieux que le tableau « Désespoir » de Pat Berard pour illustrer son récit dense et évocateur.


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