Assassinat de Jamal Khashoggi : la paille et la poutre.

22 10 2018

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Mohamed Louizi 

     (Temps de lecture ? 11 minutes.)         

Jamal Khashoggi[1] n’est plus. Selon l’agence SPA (Saudi Press Agency), le procureur général de l’Arabie Saoudite reconnait, dans un communiqué officiel datant du 20 octobre 2018, que « l’enquête préliminaire menée par le ministère public sur l’affaire de disparition du citoyen Jamal bin Ahmad Khashokgi a révélé que les discussions qui avaient eu lieu entre lui et les personnes qui l’avaient rencontré, lors de sa présence au consulat du Royaume à Istanbul, avaient donné lieu à une querelle et à une bagarre avec le citoyen Jamal Khashokgi, ayant abouti à sa mort. »[2] Le Procureur précise que « les enquêtes dans cette affaire se poursuivent avec les 18 personnes »[3] qui y seraient impliquées. Dans une autre dépêche de la SPA, on apprend que l’Arabie Saoudite « exprime son profond regret devant les développements douloureux qui ont eu lieu et souligne l’engagement des autorités du Royaume à informer le public de ces faits et de traduire en justice toutes les personnes impliquées »[4]. Le roi Salman et son fils, le prince héritier Mohammed Ben Salman (MBS), ont tous deux présenté leur condoléance à la famille[5].

Dans la foulée, on apprend que le roi confie à son fils la mission de présider les travaux d’un « comité ministériel pour restructurer la présidence du renseignement général »[6]. Aussi, par ordre royal, le roi a procédé à la destitution de nombreux responsables de la sécurité et des renseignements comme Ahmed Assiri, le « vice-président des renseignements généraux »[7], ainsi que Mohammad Al-Roumaih, le « chef-adjoint des renseignements généraux »[8], AbdAllah Al-Shaya, « chef adjoint des renseignements généraux, chargé des ressources humaines »[9] et Rashad Al-Mohamadi, « directeur général de la sécurité et de la protection de la Présidence générale des renseignements »[10]. Ces destitutions se sont rapprochées du premier cercle de la famille royale. Ainsi,  Saoud Al-Qahtani, conseiller au cabinet du roi Salman, a été destitué lui aussi de son poste par décret royal[11].

Simples fusibles ? Vrais responsables ? Ont-ils agi seuls ou sur ordre princier comme le suggèrent certaines sources turques et qataries ? « Bavure policière », « dérive d’un groupe » ou « assassinat politique » ? Les avis divergent mais aucune certitude à ce stade. L’aveu saoudien, même tardif, satisfait ses amis et mécontente ses rivaux.  Seule l’issue de l’enquête judiciaire en cours pourrait apporter d’autres précisions et devrait, on l’espère, en dire davantage, notamment au sujet du corps toujours introuvable de cet « opposant ».

Indéniablement, cet assassinat est un drame tragique qu’il faut condamner sans équivoque. Je le fais ici-même sans complexe, sans ambiguïté. Puisse justice lui être rendue à titre posthume ainsi qu’à sa famille et que tous les coupables de cet assassinat soient jugés. Oui, je condamne ce crime au nom de mes principes et valeurs. Car rien, strictement rien, ne peut et ne doit justifier l’assassinat d’un humain, quel qu’il soit. Dans le cas très particulier de Jamal Khashoggi, que l’on soit en phase, ou pas, avec ses idées pro-islamistes, ou avec son passé troublant à l’ombre d’Oussama Ben Laden et des jihadistes arabes en Afghanistan, ou avec ses prises de position politiques et ses proximités notoires avec le régime de l’émir du Qatar, que l’Arabie Saoudite et ses alliés ont mis, par ailleurs, au ban depuis juin 2017, Jamal Khashoggi ne méritait pas d’être tué en Turquie au sein du consulat de son pays. 

J’entends ceux qui assimilent à une sorte d’ « intelligence avec l’ennemi » et « haute trahison » la proximité présomptueuse du saoudien Jamal Khashoggi avec l’émirat du Qatar et sa chaîne de propagande Al-Jazeera.  Toutefois, « crime de lèse-majesté » ou pas, la modernisation et les réformes engagées depuis quelques années par le Royaume saoudien ne peuvent passer outre la protection des libertés et droits fondamentaux, individuels et collectifs, en particulier, le droit à la vie et la liberté d’expression. Et ce, que l’on soit un fidèle soutien du régime ou un « opposant » protégé et soutenu par d’autres régimes hostiles. Entendons-nous, malgré ses inerties propres et les entraves qui lui sont imposées  de l’extérieur, tout effort réformateur dans la stabilité, qui ne sanctuarise pas l’humain et ses droits et libertés par la consolidation de l’Etat de droit, par la garantie assurée à la liberté d’expression et par l’indépendance et l’impartialité de la Justice, court à sa perte et ne serait, au mieux, qu’un mirage dans un désert.

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Cela étant dit avec conviction, il n’est pas admissible d’instrumentaliser, médiatiquement à échelle planétaire, ce fait, quand bien même très dramatique, à des fins politiques et géopolitiques visant à terme, à n’en point douter, à nuire à l’Arabie Saoudite et à ses alliés, dans le cadre d’un chantage, à peine voilé, à la déstabilisation, au moment même où l’on relativise , suivant la fameuse devise du « politiquement correct », bien des exactions réelles et évidentes commises par d’autres régimes de la région : le Qatar et la Turquie en tête. Dans de tels cas avérés, on n’entend pas parler de « châtiments sévères » ou de « boycott » ou de je ne sais quelle sanction ou suspension des relations diplomatiques. Dans le cas saoudien, le traitement est assurément différent. Cherche-t-on à hypothéquer la stabilité de toute une région, déjà très fragile, par l’obscure tragédie d’un homme qui n’a pas encore livré tous ses secrets ?

C’est exactement ce à quoi l’on assiste, déboussolé, depuis deux semaines de manière presque inédite : un spectacle médiatique ahurissant, fait de rumeurs non vérifiées, souvent contradictoires les unes avec les  autres, souvent très à charge contre le régime saoudien, relayant la propagande turco-qatarienne. Tout ce que ce concert dénote, presque à l’unisson, n’est pas audible. Preuve que là où il est vital de préserver le débat contradictoire, on a décidé d’imposer la pensée unique, la soi-disant seule vérité qui vaille. Le reste est taxé de fait, et bientôt « de droit », de « fake news » et d’ « infox ».

Ainsi, on a pu lire dans des médias français, dans le cadre de ce qui s’apparente plutôt à une propagande imprudente à dimension internationale, alors que la Justice commence à peine ses enquêtes, des titres comme celui du site français 20 minutes : « Journaliste saoudien disparu : Jamal Khashoggi a été « décapité », selon un quotidien turc »[12]. De son côté, Le Parisien, citant une source turque (!), titre : « Mort de Khashoggi : le scénario macabre révélé par les enregistrements »[13]. Quant à CNews, elle a préféré l’usage prudent du conditionnel tout en faisant le choix éditorial de participer à ce battage médiatique hystérisé : « Jamal Khashoggi aurait été découpé vivant par un médecin qui écoutait de la musique »[14].

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Cependant, la palme d’or revient, presque comme à l’accoutumée, à la chaîne BFM TV qui titre : « Le récit de l’assassinant du journaliste Jamal Khashoggi dans le consulat saoudien d’Istanbul »[15]. Sans usage du conditionnel, en citant, entre autres, le site MEE (Middle East Eye) — un média pro-Qatar[16], s’offrant en tribune à de nombreux fréristes comme Nabil Ennasri[17] — qui lui-même cite une source turque, ce récit commence ainsi : «  Jamal Khashoggi a été battu, drogué, démembré par des bourreaux qui ont poussé le cynisme jusqu’à le faire en musique, alors que le journaliste était encore en vie. La victime a été attaquée aussitôt après avoir passé les portes du consulat saoudien à Istanbul. »[18] Comme si l’évocation dans ce récit de la musique, voulait directement ou indirectement assimiler, dans l’intention de diaboliser davantage les saoudiens, ce qui serait passé au consulat contre Jamal Khashoggi à ce qui s’est passé dans les camps de concentration nazis, lors du processus de sélection consistant à « déterminer à l’arrivée de chaque nouveau convoi les déportés qui seraient envoyés directement à la chambre à gaz et ceux que l’on conserverait pour exploiter leur force de travail »[19]. On raconte que ce processus macabre aurait été accompagné par …. un orchestre musical[20]. CQFD !

Il s’agirait, à en croire BFM TV, d’un « enregistrement audio capté entre les murs du consulat par les services de renseignement locaux »[21]. Ce qui laisse entendre que la Turquie aurait mis sous écoute le consulat saoudien ? Question somme toute très marginale, quoique … Cependant, on parle de cet enregistrement depuis plusieurs jours. Au début, on avait relaté que Jamal Khashoggi, avant de franchir la porte du consulat,  n’avait gardé sur lui que sa montre : une Apple Watch 3 « connecté ». Son iPhone, il l’aurait laissé à celle qui se présente comme étant sa fiancée, depuis le jour de la disparition, le 2 octobre 2018 : une jeune femme turque nommée Hatice Cengiz dont le compte Twitter[22] (@mercan_resifi) dévoile bien ses références fréristes et son obnubilation par l’émir du Qatar et le sultan Erdogan. Selon cette source turque, le journaliste aurait enregistré ses échanges à l’intérieur du consulat et aurait transmis l’enregistrement à son iPhone depuis sa montre Apple Watch. La source turque avance aussi que les agents saoudiens auraient essayé d’effacer cet enregistrement, après l’assassinat de Jamal Khashoggi, en tentant d’accéder à ce fichier audio par l’entremise de l’empreinte digitale de la victime.

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Cette version est désormais sérieusement mise à mal car jugée très improbable, techniquement parlant, surtout en Turquie. C’est en tout cas ce que conclut Rory Cellan-Jones, le correspondant Technologie de la BBC, dans un article éclairant intitulé : « Why Apple Watch link to Jamal Khashoggi « killing » is unlikely »[23]. Ses conclusions semblent être convaincantes voire sans appel. Rory Cellan-Jones évoque plutôt l’hypothèse sérieuse d’un acte de piratage volontaire de l’Apple Watch par les services secrets turcs, la transformant en un outil d’enregistrement à distance bien avant l’accès de Jamal Khashoggi au consulat de son pays. Ce qui pose naturellement la question de la nature des liaisons qu’aurait entretenues Jamal Khashoggi avec les services secrets turcs. Le journaliste de la BBC va encore plus loin en avançant que ces services disposent d’autres moyens pour espionner les diplomates étrangers afin de savoir ce qu’ils projetteraient. Selon lui, l’histoire de l’Apple Watch 3 de Jamal Khashoggi n’en serait, dans cette affaire, qu’une couverture : « The Apple Watch story is just useful cover »[24]. L’expert informaticien britannique Graham Cluley ne dit pas autre chose dans sa tribune : « Did Jamal Khashoggi’s Apple Watch record his murder at Saudi consulate ? Probably not. »[25]

Par ailleurs, plus troublant encore, alors que le journal français La Dépêche, entre autres, titre : « La montre Apple Watch de Jamal Khashoggi aurait enregistré sa torture et son exécution »[26] et dit : « Selon le journal Sabah, les autorités turques auraient réussi à récupérer le fichier audio, envoyé par la montre sur le service de stockage en ligne d’Apple. »[27], le correspondant du même média turc Sabah à Washington, Ragip Soylu, avait tweeté deux jours plus tôt, le 16 octobre 2018, ceci : « Turkish newspaper @Sabah doesn’t have the audio tape of #Khashoggi’s killing. I’m told that claims otherwise aren’t true »[28]. Il conviendrait de le croire. Ainsi, si ce journal n’avait pas cet enregistrement, comment peut-on relayer en France ses informations et prendre pour argent comptant ce qu’il raconte, d’autant plus qu’il est pro-gouvernemental[29] et pro-Erdogan ? Assiste-t-on à l’histoire de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours ?

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Des médias français devraient écouter le journaliste français Loup Bureau[30] qui connaît si bien le régime turc et ses méthodes, pour avoir été lui-même accusé par la justice à la solde d’Erdogan et incarcéré pour « terrorisme »[31]-[32]. Le 18 octobre 2018, le journaliste Loup Bureau a publié sur son compte Twitter ce post : « J’aimerais bien que nos médias arrêtent de partager tous ces détails morbides du soi-disant enregistrement sur la mort de Jamal Khashoggi. On ne connaît rien sur cet enregistrement. Ni son authenticité ni sa provenance. »[33]. Et Loup Bureau de forcer le trait : « La « source » c’est un quotidien turc pro-AKP (Yeni Safak) qui relaie à longueur de journée la propagande gouvernementale. Ce même quotidien qui m’a décrit comme un « Terroriste YPG » durant les 52 jours de mon incarcération. »[34] !

En attendant que l’issue de l’enquête judiciaire saoudienne puisse faire le tri entre le vrai du faux dans cette affaire, l’on ne peut que s’interroger sur le sens de cette indignation planétaire, à géométrie variable, dont des médias français assurent le relai  presque sans distance critique, presque de manière consentante, vraisemblablement. Car si des agents de l’Arabie Saoudite ont commis ce crime abominable et condamnable sur le territoire turc, que ce crime soit accidentel comme le reconnaissent les autorités saoudiennes ou prémédité comme le supposent leurs rivaux, il conviendrait aussi de rappeler de nombreux faits similaires, voire plus graves encore, de par leur caractère répétitif, systématique voire systémique et leur impunité institutionnalisée qui sont l’œuvre non pas des services secrets saoudiens mais bel et bien des services secrets turcs, en dehors de la Turquie : le fameux MIT, Milli Istihbarat Techkilati[35] qui, en plus de ces actions habituelles, a bel et bien envoyé des armes et des munitions aux jihadistes en Syrie. « L’affaire des camions »[36] est là pour en témoigner même si toute question à son sujet devient un tabou gênant, comme en témoigne la violence avec laquelle Erdogan avait répondu à un journaliste français qui avait osé lui poser la question, en janvier 2018, à l’Elysée[37]-[38]

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Mettre en perspective cette donne factuelle et sourcée ne vise pas à noyer le poisson mais plutôt à pointer des incohérences criantes dans un traitement médiatique mondialisé et uniformisé au service d’un agenda politique et géopolitique, prenant de l’affaire du meurtre de Jamal Khashoggi un prétexte, un paravent. Ce qui rappelle curieusement les heures sombres d’une autre propagande médiatique des années 2003, à la veille de l’attaque militaire contre l’Irak de Saddam Hussein sous prétexte de détention d’armes de destruction massive. Là aussi, il y avait des images-choc qui ont fait le tour des médias internationaux et des soi-disant « preuves matérielles » qui se sont révélées  mensongères, de l’aveu même de ceux qui s’en sont servis politiquement à cette époque.

En effet, pourquoi assiste-t-on  à un tel tollé international quand il s’agit de l’Arabie Saoudite ? Pourquoi, dans le cas particulier de la Turquie (ou du Qatar), assure-t-on plutôt une sorte de service minimum, sans ambages, sans pour autant arborer la menace de sanctions ou de châtiment sévère ? Certes l’Amérique de Donald Trump l’a fait récemment pour pousser les Turcs à libérer un pasteur – ce qui s’est passé en marge de la disparition  de Jamal Khashoggi[39] — mais cela reste très en-deçà de ce que les Saoudiens pourraient endurer si les menaces internationales concertées se concrétisaient. Ces questions sont légitimes d’autant plus que la vie d’un humain, quel qu’il soit, ne vaut ni plus ni moins que la vie d’un autre humain et que la vie d’un islamiste Frère musulman ne vaut ni plus ni moins que celle d’un démocrate laïque.

Des peuples arabes (et musulmans) de la région qui assistent à ces méthodes médiatiques et politiques, à deux vitesses, à deux poids deux mesures, y trouveraient un terreau fertile favorisant les folles théories complotistes, accentuant bien des fractures entretenues par les islamistes entre Orient et Occident.  L’occidentophobie ne trouve-t-elle pas dans ces traitements injustes l’une de ses justifications ?  Que les choses soient dites clairement …    

En effet, alors que la Turquie mène une purge sanglante, au moins depuis le soi-disant « putsch militaire raté » qui a permis à Erdogan de maximiser et d’asseoir son pouvoir autocratique, ses services secrets, les agents de le MIT, ne connaissent plus les frontières, ne reconnaissent pas la souveraineté de nombreux Etats ciblés et se sentent pousser des ailes, s’autorisant  à aller chercher les opposants politiques d’Erdogan là où ils résident, eux et leurs familles, aux quatre coins de la planète, pour les jeter en prison, souvent à perpétuité. Ils frappent là où ils veulent et traquent les opposants politiques d’Erdogan qu’ils soient Kurdes ou adeptes du mouvement de Fethüllah Gülen[40], les gülénistes, en Amérique, en Europe, en Asie, ou en Afrique, impunément.

Très récemment, le 3 octobre 2018, le lendemain de la disparition de Jamal Khashoggi en Turquie (!), au moment où l’on a commencé à mobiliser un obscur réseau international très solidaire par son hostilité à l’égard des Saoudiens, une autre opération secrète se déroulait  à plus de 6 mille kilomètres d’Istanbul, sur le territoire américain. Il s’agit de l’intrusion d’un homme armé, qui serait lié à le MIT, dans la résidence de Fethüllah Gülen en Pennsylvanie[41]. Heureusement pour lui, sa protection a agi efficacement.

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Quant aux gülénistes, ils sont traqués partout. Selon RFI, « ces derniers mois, les services secrets turcs ont procédé à plusieurs opérations pour ramener en Turquie des partisans présumés de Gülen. La dernière opération en date a eu lieu en Ukraine. Un blogueur turc de l’opposition a été expulsé la semaine dernière [le mercredi 18 juillet 2018, ndlr]. Depuis, ses proches sont sans nouvelles.»[42] Quelques jours plutôt, « dans un restaurant d’Odessa [une ville portuaire d’Ukraine, ndlr] l’homme d’affaires Salih Zeki Yigit a été appréhendé par les services de sécurité turcs. »[43] En juillet 2017, c’est un opposant güléniste installé au Soudan qui a été arrêté par une « équipe spéciale qui travaille uniquement à la traque à l’étranger des supposés complices du coup d’État raté »[44] mise en place par le MIT, en collaboration avec les services secrets soudanais.

En moins de deux ans, cette équipe spéciale a pu « récupérer 80 gulénistes … dans 18 pays »[45] à la grande satisfaction d’Erdogan. Fin juillet 2018, c’est en Mongolie que le MIT avait tenté d’enlever un directeur d’école, le turc Veysel Akcay, et d’autres instituteurs en affrétant, à cette fin, un petit avion discret, appartenant à l’armée turque. Le site OPAX 360, spécialisé dans l’actu militaire, donne des détails éclairants cette tentative d’enlèvement : « Selon plusieurs témoins, cités par l’AFP, au moins cinq hommes ont kidnappé Veysel Akcay dans la matinée du 27 juillet, avant de prendre la direction, à bord d’un « mini-bus », de l’aéroport « Gengis Khan » de la capitale mongole, où un avion de type Bombardier CL604 Challenger les attendait. »[46] Et OPAX 360 de rajouter : « selon Flight Radar, cet avion, immatriculé TT-4010, appartient à la force aérienne turque. Arrivé quelques heures avant l’enlèvement de l’enseignant turc, la police mongole a donc vite compris les tenants et les aboutissants de cette affaire. »[47]

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Cette tentative d’enlèvement avait tourné au fiasco diplomatique entre Ankara et Oulan-Bator, la capitale de la Mongolie qui a empêché juste à temps le décollage de l’avion. Dans la foulée, « Battsetseg Batmunkh, vice-ministre des Affaires étrangères, a prévenu les responsables de l’ambassade [turque, ndlr] que toute tentative d’enlèvement sur le territoire mongol constituait une « violation grave de l’indépendance et de la souveraineté » du pays. »[48] L’Arabie Saoudite est loin d’être la seule à avoir affrété un petit avion pour ramener au pays un « opposant », n’est-ce pas ?

Au Gabon, selon le magazine Jeune Afrique, ce sont « trois ressortissants turcs qu’Ankara accuse d’être d’importants responsables du mouvement de Fethullah Gülen [qui] ont été arrêtés à Libreville mi-mars. Et exfiltrés par les services secrets turcs dans la nuit du 7 au 8 avril, avec treize membres de leurs familles. Direction la Turquie, à bord d’un avion privé. »[49] Leur avocat, le Français Richard Sédillot, n’a pas pu les rencontrer. Ils ont été extradés expéditivement sans que le Gabon ne reçoive des autorités turques « ni notification de charges ni demande d’extradition. » [50] L’arbitraire dans toute sa splendeur, dirait-on. Le 20 avril 2018, ces trois hommes ont été « inculpés pour « gestion d’une organisation terroriste » et « espionnage international », puis incarcérés »[51].

L’Europe n’est pas immunisée non plus contre les actions du MIT. Les « Commandos d’Erdogan »[52] font presque ce qu’ils veulent et sèment la peur dans les rangs des ressortissants Turcs du vieux Continent. Au Kosovo, en mars 2018, « six ressortissants turcs furent arrêtés pour leurs liens avec des écoles financées par le mouvement « Gülen » avant d’être remis aux autorités turques»[53], sans que le premier ministre kosovar ne soit informé de cet enlèvement. Toujours en mars 2018, ces commandos ont tenté un autre enlèvement en Suisse cette fois-ci. Le 20 minutes helvétique avait décrit comment un commando MIT « voulait anesthésier et kidnapper un opposant, avec l’aide de l’ambassade turque à Berne »[54] en convaincant un indique de « verser dans la nourriture de la cible quelques gouttes de GHB, un psychotrope hypnotique surnommé les gouttes du KO ou la drogue du violeur tant il est puissant. »[55] Le journal n’a pas hésité à faire le parallèle avec des pratiques nazies. « Ce dossier rappelle des heures sombres à Berne. Il faut en effet remonter à 1935 pour voir une affaire similaire en Suisse. Cette année, les nazis avait fait enlever par la Gestapo le journaliste Berthold Jacob à Bâle »[56] !

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En Allemagne, là où réside la plus grande communauté turque d’Europe,  les choses ne sont guère différentes. Le Temps suisse explique, dans un article intitulé : « L’Allemagne dénonce les agissements des services secrets turcs »[57], comment le MIT espionne non seulement les opposants mais aussi des politiques allemands qui auraient des liens avec les partisans de Fethüllah Gülen. Dans l’enquête de L’Express « Sur la piste des commandos d’Erdogan », on apprend que « plusieurs pays européens s’alarment de la hausse des activités du MIT d’Erdogan sur leur sol. »[58] Toutefois, force est de constater que l’on n’entend pas ces alarmes.  Il est même question de « coopération judiciaire afin d’empêcher les agents du MIT d’agir à leur guise en surveillant et en liquidant les principaux chefs du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). »[59] Mais pendant ce temps-là, le battage médiatique et les chaînes d’information en boucle visent plutôt l’Arabie Saoudite. Un vrai petit-joueur amateur en matière de traque internationale des opposants face au professionnalisme ultra agressif du MIT de « Son Altesse », le sultan Erdogan.

On pourrait objecter que le MIT ne fait que punir ceux qui auraient voulu renverser un régime élu « démocratiquement » et que cette traque se justifierait par leur implication présumée dans le « putsch raté ». Cette objection ne tiendrait pas une seule seconde car si le « putsch » date de la nuit du 15 au 16 juillet 2016, le MIT a déjà frappé, en plein cœur de Paris, le 9 janvier 2013, au 147, rue La Fayette, près de la gare du Nord ! Trois femmes militantes de la cause kurde ont été abattues froidement dans le local de leur association. Elles s’appelaient Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Soylemez. Leur assassin présumé est un Turc, nommé Ömer Güney. L’enquête judiciaire française avait conclu « à « l’implication » de membres des services secrets turcs, le MIT, dans ce triple assassinat. »[60] !

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Néanmoins, le procès n’aura jamais lieu. L’assassin présumé est décédé en décembre 2016 dans un hôpital parisien. « Ömer Güney, assassin présumé de trois militantes kurdes à Paris en janvier 2013, est mort samedi matin à la Pitié-Salpêtrière, avant son procès devant la cour d’assises, a appris l’AFP de source judiciaire. »[61] Suite à ce décès, les avocats des familles des victimes ont exprimé leur colère dans un communiqué mémorable : « Cette mort, bien opportune – disaient-ils – soulage un certain nombre de personnes : Soulagement pour le pouvoir politique français, enfin débarrassé d’un dossier politiquement bien encombrant ; Soulagement pour les services de renseignements français qui ont laissé se dérouler ces crimes sur notre territoire, et qui ont préféré leurs relations avec leurs homologues du MIT (services secrets turcs) ; Soulagement pour le pouvoir turc et ses dirigeants, débarrassé d’une audience publique qui aurait dévoilé publiquement les liens entre l’assassin, les services secrets turcs et le pouvoir turc. »[62] Plus que de la colère, ce communiqué exprimait une  « consternation de voir qu’une fois de plus, la France n’est toujours pas capable de juger un crime politique commis sur le territoire français par des services secrets étrangers. »[63]

Très récemment, toujours en France, on a appris qu’un « commando turc est venu provoquer violemment des militants de différentes organisations démocratiques brestoises et kurdes rassemblés pacifiquement, à l’appel des Amitiés kurdes de Bretagne, pour protester contre l’intervention militaire de la Turquie en Syrie, dans la région kurde appelée Rojava. »[64] Dans L’Express, le constat est sans appel : « Pour les Kurdes, les gülénistes [adeptes du mouvement Service de Fethüllah Gülen, ndlr] et les opposants à Erdogan, Paris n’a donc plus rien d’une ville sûre. Dans la capitale française, les adversaires de Recep Tayyip Erdogan vivent dans la crainte permanente de croiser les redoutables agents du MIT. A ce sujet, les témoignages abondent. »[65] Vu des lunettes sombres des agents du MIT, la France n’est certainement pas une exception.

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J’ai oublié un détail très significatif. S’il est vrai que les Saoudiens ont démis de leurs fonctions de nombreux hauts responsables de leurs services, conséquence directe de l’assassinat de Jamal Khashoggi, et ont promis un jugement et des condamnations des coupables, les actions du MIT, elles, sont protégées par une immunité voulue par Erdogan, depuis que ses députés islamistes, issus de l’AKP, avaient voté « une loi interdisant toute poursuite judiciaire du personnel du MIT, quels que soient ses écarts, sans l’aval du Premier ministre. »[66] Ainsi, que les MIT traquent des opposants Turcs en Turquie et partout ailleurs dans le Monde, « plus personne ou presque ne se hasarde à questionner leurs agissements criminels. »[67] La peur règne en maître. Et le « maître » règne en despote, sans contre-pouvoirs, dans une Turquie devenue prison d’universitaires, de juges, d’avocats, de journalistes, de médecins, de blogueurs et de presque toutes les libertés acquises depuis la chute du califat Ottoman. La purge se poursuit. Seul le MIT sort épargné et consolidé. A côté, les Saoudiens sont des amateurs …   

Enfin, dans la Turquie d’Erdogan, tout y est, enlèvements, torture, assassinats politiques, usage de la drogue du violeur pour kidnapper, affrètement d’avions pour exfiltrer des opposants, en dépit du droit international et de la souveraineté des Etats, entraves à la Justice, menaces et intimidations, armement des factions jihadistes … et que sais-je d’autres. Moralité : une autocratie conservatrice qui tente de se réformer, l’Arabie Saoudite, peut bien faire oublier une dictature islamiste qui s’enfonce davantage dans l’arbitraire criminel. Des médias français [et des politiques aussi] feraient mieux de voir la poutre dans l’œil du régime d’Erdogan, au lieu de faire une fixette non innocente sur la paille dans l’œil de l’Arabie Saoudite. On n’est dupe de rien …

Notes et références :

[1] http://www.tunisiefocus.com/politique/le-vrai-visage-du-journaliste-saoudien-assassine-jamal-khashoggi-197704/?fbclid=IwAR3pEeGKjg5lPcUmeY6wep3OPa12OmGHu0a-arzgH0ku_vhuBIF0x3nB-LE

[2] https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=fr&newsid=1830460#1830460

[3] Ibid.,

[4] https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=fr&newsid=1830466#1830466

[5] https://www.alarabiya.net/ar/saudi-today/2018/10/22/خادم-الحرمين-الشريفين-يعزي-أسرة-الفقيد-جمال-خاشقجي

[6] https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=fr&newsid=1830471#1830471

[7] https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=fr&newsid=1830473#1830473

[8] https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=fr&newsid=1830476#1830476

[9] Ibid.,

[10] Ibid.,

[11] https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=fr&newsid=1830479#1830479

[12] https://www.20minutes.fr/monde/2355831-20181017-video-disparition-journaliste-khashoggi-decapite-selon-quotidien-turc

[13] http://www.leparisien.fr/international/mort-de-khashoggi-le-scenario-macabre-revele-par-les-enregistrements-18-10-2018-7922493.php

[14] https://www.cnews.fr/monde/2018-10-20/jamal-khashoggi-aurait-ete-decoupe-vivant-par-un-medecin-qui-ecoutait-de-la-musique

[15] https://www.bfmtv.com/international/le-recit-de-l-assassinat-du-journaliste-jamal-khasshoggi-dans-le-consulat-saoudien-d-istanbul-1546418.html

[16] https://en.wikipedia.org/wiki/Middle_East_Eye

[17] https://www.middleeasteye.net/users/nabil-ennasri

[18] https://www.bfmtv.com/international/le-recit-de-l-assassinat-du-journaliste-jamal-khasshoggi-dans-le-consulat-saoudien-d-istanbul-1546418.html

[19] https://rm.coe.int/1680480129

[20] Ibid.,

[21] https://www.bfmtv.com/international/le-recit-de-l-assassinat-du-journaliste-jamal-khasshoggi-dans-le-consulat-saoudien-d-istanbul-1546418.html

[22] https://twitter.com/mercan_resifi

[23] https://www.bbc.com/news/technology-45857777

[24] https://www.bbc.com/news/technology-45857777

[25] https://www.grahamcluley.com/jamal-khashoggi-apple-watch/

[26] https://www.ladepeche.fr/article/2018/10/18/2890761-apple-watch-jamal-khashoggi-aurait-enregistre-torture-execution.html

[27] Ibid.,

[28] https://twitter.com/ragipsoylu/status/1052316782093066240?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1052316782093066240&ref_url=http%3A%2F%2Fenglish.alarabiya.net%2Fen%2FNews%2Fgulf%2F2018%2F10%2F17%2FTurkish-daily-Sabah-denies-having-recording-on-Khashoggi-.html

[29] https://www.ifri.org/fr/publications/editoriaux-de-lifri/reperes-turquie/medias-turcs-aujourdhui-reste-t

[30] https://information.tv5monde.com/info/loup-bureau-je-ne-retournerai-jamais-dans-ce-pays-193315

[31] http://www.lefigaro.fr/international/2017/08/04/01003-20170804ARTFIG00232-la-turquie-plus-grande-prison-au-monde-pour-les-journalistes.php

[32] http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2017/08/03/01016-20170803ARTFIG00140-turquie-le-journaliste-francais-loup-bureau-ecroue-pour-terrorisme.php

[33] https://twitter.com/LoupBureau/status/1052953297206865920

[34] https://twitter.com/LoupBureau/status/1052953568544722944

[35] https://fr.wikipedia.org/wiki/Mill%C3%AE_%C4%B0stihbarat_Te%C5%9Fkilat%C4%B1

[36] https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/05/29/un-journal-turc-publie-les-images-d-armes-livrees-par-la-turquie-aux-djihadistes-en-syrie_4643354_3218.html

[37] https://www.valeursactuelles.com/monde/erdogan-recadre-violemment-deux-journalistes-lelysee-92182

[38] https://www.sudouest.fr/2018/01/05/video-quand-erdogan-s-en-prend-a-un-journaliste-en-conference-de-presse-4086535-4803.php

[39] http://mohamedlouizi.eu/2018/10/13/pour-sauver-la-livre-turque-est-il-necessaire-de-profiter-de-la-disparition-mysterieuse-dun-journaliste-saoudien/

[40] https://fr.wikipedia.org/wiki/Fethullah_G%C3%BClen

[41] https://www.parismatch.com/Actu/International/Tentative-d-intrusion-chez-l-opposant-turc-Fethullah-Guelen-aux-Etats-Unis-1578430

[42] http://www.rfi.fr/europe/20180718-ukraine-arrestations-partisans-presumes-fethullah-guelen-yusuf-inan

[43] Ibid.,

[44] http://www.rfi.fr/europe/20171127-turquie-fethullah-gulen-putsch-soudan-khartoum

[45] https://www.jeuneafrique.com/mag/553725/politique/turquie-gabon-recit-de-lexfiltration-des-trois-pro-gulen-a-destination-dankara/

[46] http://www.opex360.com/2018/07/28/operation-service-action-renseignement-turc-mise-echec-mongolie/

[47] http://www.opex360.com/2018/07/28/operation-service-action-renseignement-turc-mise-echec-mongolie/

[48] http://www.leparisien.fr/faits-divers/en-mongolie-l-incroyable-histoire-de-l-avion-turc-et-de-la-tentative-d-enlevement-28-07-2018-7836471.php

[49] https://www.jeuneafrique.com/mag/553725/politique/turquie-gabon-recit-de-lexfiltration-des-trois-pro-gulen-a-destination-dankara/

[50] https://www.jeuneafrique.com/mag/553725/politique/turquie-gabon-recit-de-lexfiltration-des-trois-pro-gulen-a-destination-dankara/

[51] Ibid.,

[52] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/sur-la-piste-des-commandos-d-erdogan_2016248.html

[53] http://www.opex360.com/2018/07/28/operation-service-action-renseignement-turc-mise-echec-mongolie/

[54] https://www.20min.ch/ro/news/suisse/story/La-Turquie-voulait-enlever-un-opposant-en-Suisse-29190199

[55] https://www.20min.ch/ro/news/suisse/story/La-Turquie-voulait-enlever-un-opposant-en-Suisse-29190199

[56] Ibid.,

[57] https://www.letemps.ch/monde/lallemagne-denonce-agissements-services-secrets-turcs

[58] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/sur-la-piste-des-commandos-d-erdogan_2016248.html

[59] https://www.lemonde.fr/international/article/2018/03/15/l-europe-veut-contrer-les-espions-turcs-sur-son-sol_5271240_3210.html

[60] https://www.20minutes.fr/societe/1982627-20161217-omer-gney-assassin-presume-trois-militantes-kurdes-paris-meurt-avant-proces

[61] https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2016/12/17/mort-de-l-assassin-presume-de-trois-militantes-kurdes-a-paris-en-2013_5050750_1653578.html

[62] https://www.facebook.com/kobanemondiale/photos/a.472188356254144.1073741828.472140426258937/836139906525652/?type=3

[63] Ibid.,

[64] http://www.akb.bzh/spip.php?article1284

[65] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/sur-la-piste-des-commandos-d-erdogan_2016248.html

[66] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/sur-la-piste-des-commandos-d-erdogan_2016248.html

[67] Ibid.,

#Khashoggi


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Une réponse à “Assassinat de Jamal Khashoggi : la paille et la poutre.”

  1. 24 10 2018
    Virgil Brill (15:00:20) :

    Mohamed Louizi, observateur attentif et averti de tout ce qui constitue les turpitudes de la nébuleuse islamiste, est décidément une vigie irremplaçable. Quand donc les gouvernants et les « élites » indignes de sa patrie française vont comprendre à quel point il est urgent et important de l’écouter ?

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