Tareq Oubrou, un futur « grand imam » de Macron ?

14 05 2018

Oubrou-Macron

Par Mohamed Louizi

 L’agenda s’accélère. Indéniablement. Les Frères musulmans muent dans l’espoir de peser politiquement, très prochainement. Le jour même où Le Figaro rappelle que « Macron prépare son plan pour l’islam de France »[1], dont l’annonce se fera avant la fin du mois de juin, le désormais soi-disant « ex-Frère musulman », Tareq Oubrou de son nom, annonce, sur le site islamiste SaphirNews[2] qu’il quitte les « Musulmans de France » (ex-UOIF), la branche française des Frères musulmans dont le nom figure parmi les organisations terroristes dans de nombreux pays. Ainsi, quelques jours seulement après que la place médiatique parisienne s’est offerte, à l’insu de son plein gré, comme tribunes de luxe à l’islamiste Marwan Muhammad (CCIF), pour promouvoir sa « consultation des musulmans français »[3], cette nouvelle sortie médiatique, concernant Tareq Oubrou, risque fort de créer le buzz et d’occuper le terrain pendant quelques jours dans une énième tentative de « blanchissement » qui ne trompe plus personne, ou presque. L’on écrirait et l’on crierait : « vous voyez, Tareq Oubrou n’est (plus) Frère musulman ». Serait-il devenu, comme Amar Lasfar, un « musulman … Frère » ? L’ordre des mots n’a pas grande importance.

J’invite à lire attentivement l’interview exclusive qu’accorde ce soir Tareq Oubrou au site islamiste SaphirNews. Assez suffisant pour comprendre le sens de cette nouvelle « mue » qui a l’allure d’un appel de pied à l’adresse de la … macronie. Tareq Oubrou quitte mais ne rompt pas ses liens avec sa  famille. Il se dit en divergence avec des idées de la mouvance mais rien de plus grave, ce sont du même type que  « les divergences qui peuvent exister même au sein des familles les plus solides. » Il laisse entendre qu’il voudrait mener sa « vie d’adulte » — après une soixantaine d’années d’adolescence ? — mais que « ce n’est pas parce que vous quittez la maison où vous avez grandi pour faire votre vie d’adulte que, forcément, vous rompez avec votre famille. ». On remarquera qu’il parle toujours des Frères musulmans comme sa famille. Le terme est utilisé … deux fois. Je vous raconte une histoire vraie :

Le 17 février 2016, l’émission « Les Matins de France Culture » m’avait invité à débattre avec le désormais (ex-) Frère musulman Tareq Oubrou, au sujet de : « L’islam de France, doit-il se repenser ? »[4]. Chacun avait exprimé son point de vue dans le respect mutuel. Tareq Oubrou a eu plus de temps que moi mais j’ai pu dire, quand même, ce que je pense à ce sujet. Notre échange s’était prolongé dans les couloirs et l’ascenseur de la Maison de la Radio. « Cher Tareq, que faites-vous toujours chez les Frères musulmans de l’UOIF ? » avais-je dit sans détour. Dans un premier temps, il a tenté de me convaincre qu’il n’y aurait plus de Frères musulmans en France. Mais face aux arguments tangibles et précis que j’ai évoqués, en citant le cas de Frères musulmans lillois agités autour d’Amar Lasfar, il a tenté, dans un premier temps, de minimiser leur influence.

Face à cette manœuvre propre à l’usage de la Taqiya (dissimulation) frériste, que je n’ai guère appréciée, j’ai insisté et ai reposé la même question : « Ok ! Entendu ! Mais que faites-vous toujours avec les Frères musulmans ? ». J’ai rajouté : « Certaines idées que vous développez sont aux antipodes de l’idéologie des Frères musulmans. D’autant plus que vous n’avez pas besoin d’eux pour exister ». Après un temps de silence, il m’a fixé d’un regard un peu gêné, voire agacé, en me serrant la main et a dit : «  Cher Mohamed, nous n’avons pas la même histoire avec les Frères musulmans en France. Toi, tu nous as rejoins en cours de route. Mais, moi, je fais parti des membres fondateurs ». Et puis, il a dit cette phrase qui résonne toujours dans ma tête et qui rappelle son propos ce soir dans SaphirNews : « On ne choisit pas sa famille ! ». C’était sa dernière parole, me semble-t-il, avant les salutations. C’est à peu près ce qu’il dit aujourd’hui, d’autant plus que dans le terme « famille », il faut entendre un double attachement (familial) : le premier, au sens propre du terme, avec le Frère musulman Hassan Iquioussen … son beau-frère. Le deuxième, au sens figuré, avec sa famille qui l’a fait grandir : Les Frères musulmans.

Enfin, voici ce que je pense humblement de cette nouvelle mue médiatique : il s’agit d’un énième acte de séduction entre les Frères « Musulmans de France » et le pouvoir macronien. Ce serait un détachement tactique et purement organique, comme cela a été constaté par le passé sous d’autres cieux. Tariq Ramadan ne jurait-il pas qu’il n’avait aucun lien « organique » avec les Frères musulmans ? Bah, si. Vous avez aimé Tariq Ramadan, vous allez adorer Tareq Oubrou. Ce détachement tactique, dans cet agenda accéléré n’est pas sans lien avec le « projet islam de France » qui se prépare dans les coulisses d’Emmanuel Macron. D’ailleurs, en lisant SaphirNews, on ne sait plus qui a inspiré qui : car Tareq Oubrou revendique, en quelque sorte, la paternité de la proposition relative à la création d’un « consistoire musulman » comme le Consistoire juif. Cette proposition figure déjà parmi celles de l’Institut Montaigne[5], reprises dans le livre « L’islam, une religion française » d’Hakim El Karoui, un très proche d’Emmanuel Macron. Si le Consistoire juif est présidé par un Grand rabbin de France[6], la logique de la proposition d’El Karoui (et désormais d’Oubrou) exprime clairement la « nécessité », pour la France, de se doter d’un « Grand imam ». Comme si l’organisation (hiérarchique) du judaïsme était transposable sur celle d’un islam(s) qui ne laisse aucune place pour les intermédiaires du Ciel !

Dans ce schéma qui se précise, Tareq Oubrou, orphelin d’Alain Juppé, rêverait de porter l’habit du « Grand imam » influent à l’ombre de la macronie dans une sorte de détachement de sa famille. Sans l’étiquette « Frère musulman », il penserait, peut-être, avoir une chance, un rôle à jouer. Il multiplie les apparences médiatiques et les appels de pied : à la tête d’une coalition d’imams frérosalafistes, il a signé, le 24 avril 2018, une tribune « Nous imams indignés sommes prêts à nous mettre au service de notre pays »[7] — Ah bon ? Et avant, vous étiez au service de quel pays en fait ? Le 3 mai 2018, on apprend qu’il a organisé dans sa mosquée « une exposition sur la Shoah »[8] : une instrumentalisation honteuse. Aujourd’hui, il déclare qu’il n’est plus membre des « Musulmans de France ». A-t-il quitté, pour autant, la FMG[9] (Fédération des musulmans de Gironde », la branche locale des Frères musulmans ? Il n’en est que la tête de proue. Va-t-il arrêter de percevoir ses salaires et ses avantages attachés à son appartenance à la FMG ? … 

Une chose est certaine, il pourra rêver de devenir le « Grand imam » de Macron. Cependant, il ne deviendra jamais le « Grand imam » des français musulmans qui ne reconnaissent et ne reconnaîtront aucune autorité théologico-politique, surtout lorsque cette prétendue « autorité » autoproclamée traine derrière elle quelques casseroles  — pas très « éthique musulmane » — qui finiront, tôt ou tard, par siffler la fin de la récréation. Tareq Oubrou en sait quelque chose …

 Notes :

[1] http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2018/05/13/01016-20180513ARTFIG00190-macron-prepare-son-plan-pour-l-islam-de-france.php

[2] https://www.saphirnews.com/Depart-de-Tareq-Oubrou-de-MF-Je-ne-suis-pas-un-theologien-organique_a25180.html

[3] http://mohamedlouizi.eu/2018/05/10/habemus-magnum-imam/

[4] https://www.franceculture.fr/emissions/l-invite-des-matins/l-islam-de-france-doit-il-se-repenser

[5] http://www.institutmontaigne.org/ressources/pdfs/publications/rapport-un-islam-francais-est_-possible.pdf

[6] http://www.consistoiredefrance.fr/198.rabbinat/199.grand-rabbin-de-france-

[7] http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/04/24/nous-imams-indignes-sommes-prets-a-nous-mettre-au-service-de-notre-pays_5289649_3232.html

[8] http://www.leparisien.fr/societe/la-mosquee-de-bordeaux-accueille-une-exposition-sur-la-shoah-03-05-2018-7696650.php

[9] https://rue89bordeaux.com/2015/02/islam-imam-grande-mosquee-bordeaux/


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3 réponses à “Tareq Oubrou, un futur « grand imam » de Macron ?”

  1. 8 06 2018
    Souad Dupond (19:33:20) :

    Permettez-moi d’apporter une petite contribution en tant qu’ex-musulmane désormais athée et militante laïque. J’ai également quelques interrogations.

    Votre faite une assez grosse erreur au sujet de l’islamisme. Vous confondez (volontairement ou non) islamisme/islam politique (c’est à dire la volonté d’imposer la charia dans un pays en accédant à ses institutions comme le font les Frères Musulmans) et le conservatrice religieux, qui lui, peut être totalement apolitique comme c’est le cas dans les pays musulmans où l’on voit plein de femmes voilées et des barbus qui sont majoritairement des bigots pensant obéir à Dieu mais qui n’ont aucun projet politique. Ce qui les intéresse c’est uniquement de pratiquer leur religion (fusse-t-elle conservatrice et rigoriste). Le rigorisme, le conservatisme et la bigoterie existe bien avant les frères musulmans et l’islamisme. Ça date du Moyen-Âge et n’a jamais été le monopole de l’islamisme, qui s’en sert parfois, mais qui ne se réduit pas à lui.

    Réduire l’islam conservateur (c’est-à-dire l’islam ostentatoire et visible) à de l’islamisme c’est accuser de simples musulmans (certes rigoristes et conservateurs mais qui peuvent se désintéresser totalement de l’islamisme (cf. Qu’est-ce que le salafisme de Bernard Rougier aux PUF) qui montre bien ce désintérêt) d’islamisme et donc pré-supposer que chaque voile et chaque barbe suppose un projet politique et idéologique derrière alors que ce n’est pas forcément le cas. Les exemples à ce sujet sont d’ailleurs nombreux. On peut être soufi apolitique, combattre le salafisme et l’islamisme, et avoir un voile ou une barbe. Ceci prouve bien que l’islam visible et ostentatoire n’est pas le monopole de l’islamisme. Même dans ma famille rester en Algérie, j’ai des tantes voilées qui s’en foutent totalement d’imposer la charia, elles vivent leur religion au quotidien (certes dans une domination patriarcale mais qui, elle aussi, n’est pas l’apanage unique de l’islamisme).

    Si nous volons combattre l’islamisme correctement il faut savoir le diagnostiquer et le cibler précisément pour éviter de mettre dans cette case, et de désigner comme nos ennemis, des gens qui n’en font pas partis (des simples étudiantes voilées, des barbus ne cherchant pas à imposer la charia etc) sinon on sera devant plusieurs contradiction comme demander aux musulmans d’être invisibles dans la sphère publique alors qu’ils sont autorisés à manifester leur foi publiquement.
    Par contre le premier islamiste qui veut imposer un semblant de charia dans le débat politique français, il faut directement monter au créneau et lui rappeler ce qu’est la laïcité.

    J’ai eu une formation universitaire en France où j’ai beaucoup étudié ce sujet de l’islam politique. Et l’utilisation du terme que vous en faite n’est pas la même qu’en font les universitaires (Kepel, Burgat, Seniguer, Roy, Berque et Cie).

    Donc est-ce que désormais le terme « islamisme » désignerait chez vous toute visibilité de l’islam ? Peu importe sa dimension (religieuse ou politique) et sa raison ?

    Bon courage à vous.

  2. 28 06 2018
    Gérard DUPONT (17:33:58) :

    Bonjour Mohamed, merci pour ce décrassage des infos, concernant Tareq Oubrou. Décidément Macron commet erreur sur erreur en voulant à tout prix renouer le lien avec les religions. Nous avons mis des siècles à nous débarrasser de leur main-mise sur la politique de la France et voila qu’en quelques jours, notre président, dans la droite ligne de Sarkozy, une fois de plus, peut-être une fois de trop met à mal la laïcité, pourtant le seule rempart aux communautarismes.

  3. 28 06 2018
    Mohamed LOUIZI (20:49:36) :

    Bonjour Souad Dupond, en lisant votre commentaire, j’en déduis que vous n’avez certainement pas lu mes deux essais (et la note Fondapol). Vous me prêtez des confusions que mon travail depuis plus de 10 ans tente de combattre. Au passage, vous êtes dans l’affirmation de certaines approximations surprenantes. Non chère Madame, je ne confonds pas « islamisme » et « conservatisme religieux » même s’il est évident que, dans certains cas, les deux s’alimentent mutuellement, surtout en période électorale. Analyser par exemple la dernière victoire d’Erdogan. Il est clair que tous ceux qui ont voté pour sa formation islamiste (et non uniquement conservatrice) ne sont pas nécessairement des islamistes. Mon ex-expérience au sein du PJD marocain (entre 1996 et 1999) me permet de confirmer que l’islam conservateur (orthodoxe) représente l’assiette électorale la plus importante qui permet aux islamistes marocains de gagner les élections locales et législatives. Toutefois, l’islam « conservateur » (divers de par sa nature) n’est pas nécessairement l’allié de l’islam politique (unique de par son projet et son idéologie). Dans mon premier essai, j’ai différencie cet islam(s), dans sa dimension humaniste et ouverte, de l’islam politique. Lisez tous les passages qui parle de « l’islam de Sidi » (Sidi est le surnom de mon grand-père), vous verrez les différences que j’établis entre les deux. Le deuxième essai vous permettra de saisir le sens de « l’islam apolitique ». Je ne vous en dirais pas plus ici. Vous comprendrez aisément pourquoi et comment l’islam politique n’est pas né avec les Frères musulmans, en Égypte, en 1928, mais il est né suite au décès du Prophète le 8 juin 632 à Médine. Le père spirituel de l’islam politique et de son califat n’est pas Hassan al-Banna mais le premier calife Abou Bakr as-Sediq. J’irais encore loin en suggérant que l’islam orthodoxe, de par ses textes (notamment les hadiths) est le fils légitime de l’islam politique et califal. Vous trouverez dans mon deuxième essai comment le politique a bel et bien influencé l’écriture et le rassemblement des textes, une façon de créer un islam qui soit compatible avec ses rêves de domination et de conquête : analysez le cas de l’imam Malik (par exemple) et comment l’écriture de son recueil des hadiths (le plus ancien chronologiquement avant celui d’Al-Bukhari) n’est autre que l’exécution de l’ordre du calife … Pour finir, deux remarques : il me semble pas très pertinent de mettre, au même niveau, un Haoues Seringuer ou même un François Burgat au même niveau qu’un Kepel. Pour ne parler que de Burgat, je vous invite à lire mon enquête : »Le jalons de François Burgat sur le chemin des Frères » … Vous allez être étonnée. Quant à Haoues, comme Burgat, ses proximités avec certains Frères faussent son « expertise » autoproclamée. Enfin, pour revenir au sujet, j’aime cette différenciation faite par mon professeur et ami tunisien Mohamed Haddad (professeur d’islamologie et de religions comparées à l’université de Carthage) qui propose une typologie de 3 islams : « l’islam fondamentaliste (ou politique) », « l’islam traditionnel (ou conservateur) » et « l’islam réformiste ». Je m’inscris humblement, de par mes écrits, dans la troisième voie. Peut-être, seriez-vous d’accord de commencer par lire mes essais avant de me faire dire ce que je n’ai jamais dis et écrit … Bien à vous, Mohamed.

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