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Il était une fois … un inféodé sur le chemin de Damas : histoire de Abou Hourayra (9)

31102008

Par Mohamed LOUIZI

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9- Abou Hourayra, chantre au service des Omeyyades ! (1)

Abou Hourayra était surnommé aussi le cheikh de la Madirah, surtout depuis son allégeance ostentatoire faite à Mouawiyah(1) et aux Omeyyades(2) ! 

A base de viande – Halal ! – et de lait, la Madirah était la soupe préférée de Mouawiyah qui la servait volontiers à ses hôtes, à ses mercenaires et à ses alliés. On raconte que Abou Hourayra raffolait également de ce plat « omeyyade » plus que de n’importe quel autre délice, à tel point que ses contemporains utilisaient cet aveu de faiblesse gastronomique contre lui, et s’en servaient pour lui lancer des pointes assaisonnées de fortes doses d’ironie et de satire !

Badii Az-Zamane Al Hamadani, romancier qui excelle dans l’art de la Maqãma (sorte de roman picaresque en prose rimée), s’est servi de l’une de ses œuvres littéraires intitulée  la Maqãma Madiriah, pour se moquer implicitement de Abou Hourayra, s’empiffrant de la Madirah tout en prenant le parti de Mouawiyah contre Ali Ibn Abi Taleb et en reconnaissant sa légitimité en tant qu’imam et calife !(3)

Az-Zamakhchari relate dans son livre Rabiî Al Abrar que Abou Hourayra mangeait la Madirah avec Mouawiyah après avoir fait la prière avec son adversaire Ali ! Et quand les gens lui posaient la question sur l’incohérence de son propre comportement, Abou Hourayra répondait sans état d’âme que : « La Madirah de Mouawiyah est certes plus succulente et plus grasse mais la prière derrière Ali reste meilleure ! »(4). D’où le proverbe arabe : « Faire la prière derrière Ali et manger sur les tables de Mouawiyah », une façon de joindre l’utile à l’agréable et aussi d’avoir le séant entre deux chaises !

En effet, Abou Hourayra s’est vendu à la cause des Omeyyades depuis les premiers jours de leur dynastie. Il n’avait pourtant aucune des qualités requises pour séduire Mouawiyah qui était en quête de légitimité comparativement à celle de Ali Ibn Abi Taleb et de ses enfants.

D’abord, Abou Hourayra n’était ni originaire de la Mecque ni descendant de Omeyyah, ancêtre des Omeyyades, il ne pouvait donc apporter aucun soutien ni familial ni tribal à Mouawiyah !

Militaire, il n’était guère assez courageux pour soutenir et défendre, avec son propre sabre, Mouawiyah et son Empire. D’ailleurs, Mahmoud Abou Rayyah confirme dans son livre cité précédemment, que Abou Hourayra n’avait participé à aucune conquête ni expédition, ni avant ni après sa conversion(5) ! La seule information historique – rapportée elle aussi par Abou Hourayra (!) – qui stipule qu’il avait participé à la conquête de Mu’ta en l’an 8 de l’hégire, est complétée par une autre information qui confirme qu’il avait fuit la guerre par peur et par lâcheté(6) ! Pour Mahmoud Abou Rayyah, cette lâcheté détestable aurait été aussi l’une des raisons qui motivait son exclusion forcée à Bahreïn du vivant du prophète ! Raison pour laquelle, Abou Hourayra ne pouvait pas proposer des services militaires utiles à Mouawiyah ! 

Il n’était pas non plus assez fortuné pour pouvoir soutenir économiquement les Omeyyades, surtout après que Omar Ibn Al Khattab lui eut repris l’argent qu’il avait détourné quand il était gouverneur de Bahreïn. Il vivait, depuis, dans la misère et peut-être avec les revenus modestes d’un emploi précaire !

De plus, Abou Hourayra n’était pas non plus un stratège politique qui pouvait à ce titre conseiller et éclairer les choix de Mouawiyah car si cela avait été le cas, pourquoi aucun  des quatre califes n’avait-il fait de lui l’un de ses conseillers les plus proches ?

Il n’était pas non plus poète et on sait que les poètes jouaient à cette époque – et même aujourd’hui encore dans certains pays du Golfe – le rôle des médias de propagande au service du palais sultanesque. Ceux-là faisaient les éloges de l’Empereur, chantaient les mérites des princes, glorifiaient les héros de l’armée et se moquaient des ennemis. On parle même des poètes comme Al Farazdaq(7), Jarir(8), Al Akhtal(9),… qui soutenaient les Omeyyades en contrepartie de l’acquisition du prestige social et de l’argent, une sorte de mercenariat poétique qui était largement répandu à l’époque. D’ailleurs, Abdelamlik Ibn Marwane – cinquième roi de la dynastie omeyyade de 685 à 705 – avait dit un jour : « Chaque dynastie a son poète. Le poète des Omeyyades est Al Akhtal ! »(10).

Étant analphabète et sans qualification littéraire, Abou Hourayra ne pouvait pas prétendre à cette fonction honorifique. Cela explique aussi sa jalousie développée contre les poètes. On peut comprendre pourquoi il avait cité un jour ce Hadith : « Il vaut mieux pour un homme que sa cavité soit remplie de pus et de sang plutôt qu’elle soit plein de poésie »(11). Par conséquent, Mouawiyah ne pouvait pas compter sur ses piètres talents pour remplir cette mission de propagandiste !

En résumé, si Abou Hourayra n’était ni descendant de la noblesse mecquoise, ni brave militaire, ni richard fortuné, ni stratège surdoué, ni poète inspiré… Comment a-t-il alors réussi à séduire Mouawiyah ? Quel genre de service extraordinaire lui a-t-il proposé et rendu ?

Il se peut que Kaâb Al Ahbar ait joué un rôle de médiateur décisif dans ce rapprochement entre Mouawiyah et Abou Hourayra, puisqu’il était à la fois l’un des consultants politiques privilégiés de Mouawiyah à Damas et aussi l’une des références théologiques favorites de Abou Hourayra ! Un tel rapprochement ne pouvait être que bénéfique pour la stratégie de Kaâb qui exigeait non seulement un canal d’infiltration et de transmission incarné par Abou Hourayra mais aussi un pouvoir politique puissant pouvant assurer la légitimité et l’officialisation des informations transmises par l’intermédiaire de Mouawiyah.

Une autre raison aurait toutefois facilité la « servitude volontaire »(12) de Abou Hourayra à la cause des Omeyyades. En effet, Abou Hourayra aurait assuré aux Omeyyades l’assise et la légitimité religieuses qui leur faisaient défaut face à Ali Ibn Abi Taleb. Et ce, en inventant des Hadiths attribués mensongèrement au prophète tout en répondant à l’obsession du pouvoir politique convoité par les Omeyyades !

Comment cela était-il possible, surtout quand on sait qu’à cette même époque Abou Hourayra souffrait lui-même d’une absence de légitimité religieuse ? Il fallait en acquérir une, puis essayer de gagner, par la suite, la confiance de Mouawiyah !

Voici pourquoi la première étape de la stratégie que poursuivait Abou Hourayra était d’abord de se refaire l’image d’un héritier privilégié du savoir prophétique, en multipliant les contes sur le prophète et en répondant à tous genres de questions, même à celles qui, justement, le remettaient  en question, comme cela a été montré dans les paragraphes et articles précédents.

Aucun des arguments que Abou Hourayra avait conçu pour assurer sa propre défense n’était crédible. Ses salamalecs ou ses « salades » verbales ne faisaient que concentrer davantage de doutes sur lui. Toutefois, il savait pertinemment que sa répétition inlassable des mêmes mensonges les rendait relativement crédibles, tout au moins aux yeux de Mouawiyah. D’autant plus qu’à cette période, bon nombre de compagnons très proches du prophète et pouvant encore contredire Abou Hourayra et le remettre à sa place avaient déjà disparus.

Un proverbe nous dit que « Au royaume des aveugles les borgnes sont rois ».  Et comme les Omeyyades avaient le vent en poupe, les voiles de Abou Hourayra « n’attendaient » plus que ça pour se regonfler sans retenue et avec un maximum d’approximations et de mensonges !

(A suivre …)

Notes :

1- Après l’assassinat du troisième calife Ottmane Ibn Affane, Mouawiyah cria vengeance et conduit la guerre de Siffin contre le quatrième calife Ali Ibn Abi Taleb en l’an 657. En 660, il se fait proclamer calife à Jérusalem. En 661, Ali est assassiné par un Kharijite. Mouawiyah devient dès lors le premier roi omeyyade prenant de Damas la capitale de sa dynastie. En 668, Mouawiyah reconnaît Yazid, son fils, comme son successeur. Il ordonne aux habitants de Damas de prêter serment de fidélité et d’allégeance à son fils. Le régime de gouvernance devient héréditaire et perd son caractère pseudo électif.

2- Dynastie de rois qui gouvernèrent le monde musulman conquis de 662 à 750. Les Omeyyades furent ensuite détrônés en 750 par les Abbassides, qui fondèrent une nouvelle dynastie à Bagdad en Irak.

3- Mahmoud Abou Rayyah, Abou Hourayra cheikh Al Madirah, p.62-63

4- Ibid., p.62

5- Ibid., p.80-81

6- Ibid., p.80-81

7- Né au Koweït en 641. Inspiré, il a servit poétiquement les omeyyades jusqu’à sa mort en 732. Connu par sa poésie satirique.    

8- Né à Riyad en Arabie Saoudite pendant le califat de Ottmane Ibn Affane. L’un des poètes omeyyades les plus influents. Connu lui aussi par sa poésie satirique surtout dans les échanges avec Al Farazdaq. Décédé quelques mois après la mort de celui-ci

9- Poète chrétien, il avait mis sa poésie au service de la dynastie omeyyade jusqu’à sa mort survenu en 708.

10- Souléïmène Harytani, Al Khamrah, Dâr Al Hassad, Damas, 1996, p.77

11- Mahmoud Abou Rayyah, op.cit., p.153

12- « Servitude volontaire » est un néologisme utilisé en 1549 par Étienne de la Boétie –  à l’âge de 18 ans –  dans son réquisitoire contre l’absolutisme et les régimes tyranniques «Discours de la servitude volontaire ou le Contr’un ». Pour l’auteur, le secret de toute domination ce n’est pas la violence du pouvoir mais la servitude volontaire du peuple «Un homme ne peut asservir un peuple si ce peuple ne s’asservit pas d’abord lui-même » ; « Il suffirait à l’homme de ne plus vouloir servir pour devenir libre » ;… Il y explique comment « faire participer les dominés à leur domination » ? Comment fait-on pour instaurer, et aussi pour détruire, une pyramide du pouvoir ? Comment les courtisans choisissent volontairement la servitude ?…

Pour lire la totalité de ce discours, consulter :

http://fr.wikisource.org/wiki/Discours_de_la_servitude_volontaire







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