Il était une fois … un inféodé sur le chemin de Damas : histoire de Abou Hourayra (5)

3 10 2008

Par Mohamed LOUIZI

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6- Des soupçons de Aïcha …

Les historiens et biographes nous racontent que la mère des croyants, Aïcha, vécut avec le prophète plus de 8 ans avant qu’il ne la quitta, alors qu’elle semble avoir eu l’âge de 18 ans(1). 8 ans est une durée relativement suffisante pour connaître de plus près le prophète Mohammad plus que n’importe quelle autre personne, en faisant évidemment abstraction de ses autres femmes, de ses enfants, de ses proches et  de tous ses compagnons familiers.

Il se trouve que les récits de Abou Hourayra l’ont interpellé à maintes reprises. Que ce soit par leurs quantités astronomiques ou par leurs contenus suspects(2) ! En effet, après la mort du deuxième calife, Omar Ibn Al Khattab, survenue en l’an 23 de l’hégire, douze ans après la mort du prophète, Abou Hourayra commença à diffuser en toute liberté des contes – dits Hadiths – en se présentant toujours comme le compagnon à la prodigieuse mémoire inégalée et en faisant passer ses élucubrations pour des citations prophétiques insoupçonnables(3) !

Un jour, Aïcha reprocha à Abou Hourayra le fait de ne plus cesser de raconter aux gens des récits suspects. Et Abou Hourayra de lui répondre : «Au moment où j’accompagnais le prophète de plus près pour apprendre ses Hadiths, toi, tu t’occupais plutôt de ton miroir, de ta boîte à khôl et de tes crèmes de beauté »(4). Prononcée par Abou Hourayra à l’égard de l’une des mères des croyants (!), cette réponse, incontestablement éloquente et respectueuse, montre à quel point ce personnage posait déjà de sérieux problèmes à son époque et à celle qui faisait partie de la sphère privée et intime du prophète : l’une de ses propres femmes. 

Or, le prophète cachait-il des Hadiths à ses propres femmes pour ne les divulguer exclusivement et en toute discrétion qu’à Abou Hourayra ? Aïcha préférait-elle s’intéresser à sa beauté plutôt qu’à l’apprentissage du savoir de son mari ? Aux yeux de Aïcha, les produits cosmétiques étaient-ils plus intéressants que les sagesses prophétiques comme osait le prétendre et même le lui reprocher inélégamment Abou Hourayra ?…

Un autre événement survînt quelques années plus tard, vers l’an 43 de l’hégire, opposant de nouveau Aïcha à Abou Hourayra. Il s’agit d’un Hadith – compilé dans les dites authenticités de Mouslim et dans le « Mousnad » de Ahmed Ibn Hanbal – que Abou Hourayra a rapporté et aussitôt réfuté par Aïcha, seulement quelques jours plus tard !

Abou Hourayra racontait que le prophète avait dit ceci : « Celui qui se réveille un matin du mois de ramadan souillé à la suite d’un rapport charnel avec sa femme, doit s’abstenir de jeûner »(5). Lorsqu’elle entendit parler de ce Hadith, Aïcha démentit immédiatement cette information en s’appuyant non seulement sur sa connaissance de ce que faisait le prophète dans de telles situations, mais aussi sur le témoignage de Oum Salama, une autre femme du prophète. Toutes les deux témoignèrent dans un Hadith compilé dans les présumées authenticités de Al Boukhari et de Mouslim que : « Il arrivait que le prophète se réveillait le matin souillé à la suite d’un rapport charnel, et malgré cela il poursuivait son jeûne »(6) !

Abou Hourayra se trouva pris au piège de ses propres dires puisque son Hadith fut démenti par deux des femmes connaissant le prophète mieux que lui, et sur un sujet qui les concernaient de près. Néanmoins, il réussit tout de même à trouver malicieusement une issue de secours en prétendant que ce n’était pas lui qui avait entendu le prophète dire cela mais qu’un autre compagnon, nommé Al Fadl Ibn Abbas(7), l’avait entendu et le lui avait rapporté ! Et puisque Al Fadl Ibn Abbas était déjà mort depuis 25 ans(8) il n’existait évidemment plus aucun moyen de vérification mais Abou Hourayra s’épargna l’opprobre ! En fait, au lieu de reconnaître son erreur, il préféra faire porter ce mensonge sur le dos d’un défunt. Après tout, pourquoi pas ?

Un autre Hadith traitant de la poésie, rapporté par Abou Hourayra était aussi sujet à la critique et à la rectification par Aïcha. Abou Hourayra rapportait que le prophète avait dit un jour : « Il vaut mieux pour un homme que sa cavité soit remplie de pus et de sang plutôt qu’elle soit plein de poésie »(9). Hadith qui peut signifier un rejet absolu de la poésie par le prophète ! En entendant ce Hadith, Aïcha réagit de nouveau sans attendre, en soupçonnant Abou Hourayra de ne pas transmettre exactement ce qu’avait dit le prophète. Ainsi elle rectifia ce Hadith en disant : « Il vaut mieux pour un homme que sa cavité soit remplie de pus et de sang plutôt qu’elle soit pleine de poésie blasphématoire à mon égard ! »(10) Elle précisa donc que la poésie remise en cause était celle qui se moque et qui dénigre le prophète, puisqu’il s’agissait selon Aïcha et dans l’esprit de son mari de dénoncer la poésie diffamatoire et non la poésie dans l’absolu, comme l’avait prétendu Abou Hourayra.

(A suivre …)

Notes :

1- L’âge de Aïcha – troisième femme du prophète après Khadijah et Sawdah – lors de son mariage est sujet à controverse. Des Hadiths rapportés, entre autres, par Mouslim rapportent qu’elle s’est mariée à l’âge de 6 ou 7 ans et que le mariage a été consommé quand elle eut atteint l’âge de 9 ans, juste après l’hégire et l’installation du prophète à Médine. D’autres estiment son âge au moment du mariage à plus de 10 ans, en se basant sur d’autres Hadiths, estimant son âge au regard de sa date de naissance et aussi par rapport à d’autres événements historiques dont elle aurait été témoin dans son enfance. Ce mariage précoce continue d’alimenter les critiques à l’égard du prophète. En effet, certains y voient de la maltraitance… D’autres disent que ce type de mariage faisait parti des mœurs de l’Arabie d’il y a 14 siècles. Le mariage précoce des garçons et des filles n’avait rien de choquant, à en croire certains historiens, en Arabie et même ailleurs. En France, les filles pouvaient se marier à partir de 15 ans comme le stipulait le Code de Napoléon de 1804. On ignore quel était l’âge limite à partir duquel une jeune fille pouvait se marier en France, il y a 14 siècles ? Le Code de Napoléon n’a subi de modification qu’en mars 2005 – c’est donc tout frais ! – après l’adoption d’une nouvelle loi (Art. 144 du code civil) portant l’âge du mariage pour les femmes de 15 à 18 ans ! Par rapport à cette histoire du prophète, il est peut être intéressant d’étudier en profondeur les différentes versions rapportées et traditions de l’époque ainsi que leurs évolutions à travers le temps, avant d’émettre des jugements de valeurs sans fondements historiques et sans prise en compte des us et coutumes anciennes. Quoi qu’il en soit, le passé et tous les faits historiques quels qu’ils soient ne peuvent être jugés correctement qu’à l’aune de leurs propres contextes.   

2-   Moustapha Bouhandi, op.cit., p.18-23

3-   Mahmoud Abou Rayyah, Abou Hourayra cheikh Al Madirah, p.114

4-   Ad-Dahbi, Siyar A’alâm An-Noubala’a, source Internet 

    Mahmoud Abou Rayyah, Abou Hourayra cheikh Al Madirah, p.147-149

5-  Mahmoud Abou Rayyah, op.cit., p.149

6- Ibid., p.149

7- Ibid., p.149

8- Ibid., p.149

9- Ibid., p.153

10- Ibid., p.153


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2 réponses à “Il était une fois … un inféodé sur le chemin de Damas : histoire de Abou Hourayra (5)”

  1. 3 10 2008
    Nadia (17:59:18) :

    salam ‘aleikoum

    Cher Mohamed,

    merci pour cette série d’articles.

    J’ai une question à te poser. Si Abou Horaira n’a pas connu le prophète(sws), je ne comprends pas pourquoi Aïcha, Omar ou un autre compagnon proche ne l’a pas dénoncé. Retrouve-t-on quelque chose sur cela? Aïcha le contredit sur les propos qu’il tient mais ne dit rien sur le fait qu’il n’ait pas connu le prophète(sws), de même Omar l’a fouetté car il ne cessait de raconter des choses sur le prophète mais non parce qu’il prétendait être compagnon.

    Je ne comprends pas

    Cordialement

  2. 4 10 2008
    mlouizi (00:17:20) :

    Chère Nadia,

    Le problème que j’ai rencontré, et d’ailleurs que tu formules si bien à juste titre, c’est que Abou Hourayra reste à mon sens une personne énigmatique, nous imposant, des siècles après sa mort, de traiter avec des versions souvent paradoxales génératrices de beaucoup d’incompréhension et d’une multitude de points d’interrogation.

    Concernant l’absence de dénonciation relativement expressive de Abou Hourayra de la part des compagnons tels que Omar Ibn Alkhattab, Aïcha,… je crois que concernant Aïcha, cela serait justifié, en partie par son jeune âge au moment de la mort du prophète. En effet, elle ne pouvait pas prétendre connaitre l’ensemble des compagnons : des dizaines de milliers d’hommes et de femmes !

    Abou Hourayra, même en supposant qu’il était effectivement compagnon, n’avait rien d’extraordinaire qui le faisait sortir de l’anonymat et qui le faisait entrer dans la célébrité qui aurait attiré l’attention de Aïcha. Je dis cela, parce que justement, personne parmi les compagnons confirmés du prophète n’a témoigné en sa faveur pour une quelconque qualité (célébrité) qui aurait fait de lui une star médinoise.

    Et comme je l’ai précisé dans l’article précédent, il est quasi absent dans les moments clés que traversait la communauté du prophète. Et justement, Abou Hourayra souffrait de cette absence et c’est la raison pour laquelle il n’a cessé par la suite de multiplier les contes le concernant pour se construire une image rayonnante de celui qui a accompagné le prophète de plus près. Et toujours par rapport à ça aussi, nous sommes aujourd’hui pris en otage des seules versions que lui même avait raconté de son passé et de sa supposée proximité au prophète.

    Quant à Omar, je crois qu’il avait d’autres choses plus prioritaires et plus importantes à faire qu’à passer son temps à dénoncer tel ou tel supposé compagnon. Cependant, lorsqu’il voyait que certaines personnes, à l’image de Abou Hourayra, racontaient tout et n’importe quoi sur le prophète et lui attribuaient des dires insoutenables, il intervenait avec la manière qui était la sienne, à savoir : frapper le plus fort possible pour que certaines voix se taisaient une fois pour toute.

    Cela ne peut-il pas être considéré comme dénonciation suffisante ? Je crois que Omar, ne s’est pas arrêté sur une dénonciation verbale mais il a agit avec force et parfois violence en usant de son plein pouvoir de calife pour interdire toute pratique et toute tendance visant à créer à côte du Coran tout autre texte, de quelque nature que ce soit, et qui pourrait parasiter le message révélé : le Coran.

    Il y a tout de même une troisième personne, au minimum, qui était proche du prophète depuis toujours et qui a dénoncé Abou Hourayra en connaissance de cause. Il s’agit de Ali Ibn Abi Taleb, le cousin de Mohammad qui, lorsqu’il a entendu un jour Abou Hourayra dire, des années après la mort du prophète :  » Mon ami bien-aimé Mohammad m’a raconté … », ( حدثني خليلي ). Ali contesta cela en disant : « Mais d’abord, depuis quand le prophète était-il ton ami ?!

    Dans tous les cas, les prochains articles dévoileront d’autres éléments de réflexion concernant ce casse-tête « hourayran » !

    Fraternellement, mohamed.

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